LE CONGRÈS DE VIENNE (I8U
Au Congrès de Vienne qui s'ouvrit en août 1814 et devait durer jusqu'au 20 novembre 1815, Talleyrand admit sans mot dire la déchéance de la France et la réduction de ses frontières telles que le traité de Paris les avait faites. Que dis- je ! cet homme habile pour lui-même, paraît s'en féliciter; il trouve toute naturelle la reprise de la rive gauche du Rhin par les Alliés : « La France, dit-il dans son Rapport au roi Louis XVIII, alors à Gand, n'a perdu que ce qu'elle a conquis, et pas même tout ce qu'elle a conquis. On ne lui a rien ôté qui fût essentiel à sa sûreté ; elle perd des moyens de domination qui n'étaient point pour elle des moyens de prospérité et de bonheur et qu'elle ne pouvait conserver avec les avantages d'une paix durable. Il était de l'intérêt de la France, il était de la gloire des principaux officiers de son armée de renoncer volontairement à l'idée de recouvrer la Belgique et la rive gauche du Rhin. Replacée dans ses anciennes limites, la France ne songe plus à les étendre, semblable à la mer qui ne franchit ses rivages que quand elle a été soulevée par les tempêtes. »
Mais la France qui se sentait jouée et trahie, et qui avait versé le plus pur de son sang, ne fit point aussi bon marché de son abaissement et des mutilations que lui imposaient la déloyauté et la perfidie. Une sourde colère grondait partout, sur-
Le Rhin dans l'histoire. — II. 27
tout dans les rangs de l'armée. Le mécontentement fut encore aggravé par les fautes et les maladresses du gouvernement intérieur de Louis XVIII ; l'Exilé de l'île d'Elbe envers lequel aussi, on affectait de ne respecter aucun engagement, résolut de tirer parti du malaise général, par un coup d'audace désespéré qui vint, hélas ! mettre le comble à sa propre infortune et aux malheurs de la France. Peu avant de quitter l'île d'Elbe, Napoléon disait à Fleury de Chaboulon : « La France reprendra tôt ou tard ses limites naturelles, celles du Rhin, qui sont un décret de Dieu, comme les Alpes et les Pyrénées. » C'est peutêtre là, dans la pensée de l'Empereur, le programme qu'il voulait tenter de réaliser.
Quand les souverains et les ambassadeurs réunis à Vienne, apprenant le retour de l'île d'Elbe (1er mars 1815), résolurent « de ne pas poser les armes tant que Bonaparte ne serait pas mis absolument hors de possibilité d'exciter des troubles », ils prirent l'engagement formel de maintenir, en ce qui concernait la France et ses limites, le traité de Paris. En adhérant au pacte d'alliance au nom de Louis XVIII, Talleyrand eut soin d'y faire mentionner « le maintien de l'ordre de choses établi par le traité du 30 mai 1814 ». Ce n'est qu'à cette condition expresse que Louis XVIII entra dans la coalition contre Napoléon, et cette déclaration du plénipotentiaire français fut agréée sans objection par toutes les Puissances.
On va constater que cet engagement vis-à-vis du roi de France ne fut pas plus respecté que ne l'avaient été les précédents envers Napoléon. La Coalition poursuivant son œuvre de perfidie, s'armait de nouveau, en 1815, non pas contre Napoléon, comme elle le proclamait, mais contre la France, quelque fût son gouvernement et son drapeau. « La guerre qui devait être, au début, a écrit Albert Sorel, une guerre politique et personnelle, prit le caractère d'une guerre nationale et d'une guerre de races. Ce fut surtout en Allemagne que ce caractère s'accentua1. » L'esprit de haine et d'envie contre la France se réveilla, en Prusse et chez les petits princes allemands, avec la féroce con-