‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 207 sur 250 · A. Sorbl, le Traité de Paris du 20 novembre 1815, p · texte numérisé non relu

A. Sorbl, le Traité de Paris du 20 novembre 1815, p

sûreté exige absolument et impérieusement que la France cède ses forteresses de Condé, Valenciennes, Maubeuge, Philippeville, Charlemont, Givet, qui sont indispensables aux Pays-Bas; Thionville et Sarrelouis, à la Prusse ; Bitche, Landau, Huningue, à l'Allemagne du Sud; Fort Joux et l'Écluse à la Savoie; Quesnoy, Mezières, Sedan, Montmédy doivent être rasés; Strasbourg doit redevenir une ville libre d'Empire,.. »

Le hollandais Gagern appuie ces prétentions, en protestant que « le retour de Napoléon est l'une des plus vilaines taches faites à l'honneur, depuis que l'espèce humaine est civilisée ». L'Allemagne se montrait-elle donc alors civilisée ? Si l'on descend à la meute affamée des représentants des petits Etats, c'est l'ignoble spectacle de la frénésie sauvage, les instincts et l'appétit de l'oiseau de proie. Lisez, par exemple, dans Albert Sorel, les revendications d'un Wintzingerode, ministre de Wurtemberg, qui les écrivit sous la dictée de « Ventre-à-terre » qui, pour être roi, avait donné sa fille au plus jeune des frères de Napoléon.

Les diplomates prussiens et autrichiens convoitent d'abord l'Alsace et la Lorraine, et comme on sait les Alsaciens et les Lorrains très attachés à la France, le farouche Gagern, si indigné contre l'abus de la force qu'il impute à Napoléon, suggère, lui, à Metternich, le recours à la force : « L'archiduc Charles, me paraît, dit-il, le 16 juillet, le plus propre à venir à bout des Alsaciens et des Lorrains. »

D'autres vont plus loin encore; le général Carlovitz conseille de partager la France en deux États, Langue d'oc et Langue d'oïl. Guillaume de Humboldt, pris tout de même de quelque scrupule, répond à Gagern: « Pour l'Alsace, je ne crois pas : c'est contre les engagements pris à Vienne. La nation anglaise y verra un manque de bonne foi. On a dit qu'on ne faisait la guerre que contre Bonaparte et qu'on ne voulait pas faire une guerre de conquête. » Et Gagern réplique: « J'ai répondu que les monarques d'Autriche et de Prusse ne pourraient rentrer dans leurs propres capitales avec honneur et sécurité, en laissant les frontières de la France intactes;... que raser les forteresses seulement était quelque chose, mais tout à fait insuffisant à mes yeux... »

Les projets de démembrement et de pillage proposés par Blucher et Gneisenau, par le ministre Stein, par Gruner, gouverneur de Dusseldorf , par Gœrres et Arndt, par tous les Prussiens qui se ruent sur la France en « corbeaux avides » , bien que la guerre eût cessé, ces projets, dis-je, dépassent toute vraisemblance; Wellington et l'empereur de Russie déclarent qu'ils ont peine à maîtriser ces Barbares qui déshonorent la victoire commune et semblent au paroxysme de la haine.

Le conseiller d'Etat prussien Butte demande « que les Alliés fassent raser les monuments français humiliants pour l'étranger ». Blùcherveut faire sauter le pont d'Iéna. Lord Gastlereagh écrit le 8 juillet : « La difficulté est de faire garder quelque mesure aux Prussiens et à Bliicher. » Wellington écrit, le 7 août : « Ils ressemblent à des gens qui ayant pris un gâteau veulent à la fois le garder et le manger. » L'empereur Alexandre répugne, lui aussi, « aux représailles vulgaires » des Prussiens1.

Un Allemand plus pondéré et qui se croit raisonnable, parle d' « organiser méthodiquement l'exploitation du pays » : pas de gaspillage, même dans le pillage! C'est déjà la méthode scientifique et forte2. L'un des secrétaires allemands du Congrès, Frédéric de Gentz, parlant de la conduite abusive des Allemands dans les pays qu'ils sont chargés d'occuper militairement jusqu'à la signature définitive de la paix, c'est-à-dire la Normandie, l'Anjou, la Bretagne, ne peut s'empêcher d'écrire : « Les Prussiens, les Bavarois et les Wurtembergeois poussent la chose jusqu'à l'extravagance. »

D'Allemagne s'élèvent des protestations furieuses, à la supposition que la France ne sera peut-être pas mise en morceaux. Gentz, mandé de Vienne à Paris par Metternich, écrit de Francfort, le 7 août : « De Nuremberg ici, je n'ai entendu que des éclats de colère à la seule pensée qu'on ne leur prendra pas au moins l'Alsace, la Lorraine, les Trois Lvèchés et toutes les forteresses frontières des Pays-Bas 3. »

1. Tous ces témoignages et beaucoup d'autres sont rassemblés par Albbrt Sorbl, le Traiié de Paris du 20 novembre 1815, p. 68 et s.

Page 1