A. Sorel, op. eit,. p
Ces Allemands, ces Prussiens, tout à l'heure si plats, si rampants sous la botte de Napoléon, si bas dans leurs sollicitations et leurs protestations de fidélité, on les voit partout hurlant, montrant le poing, piétinant le sol de rage, menaçant le ciel et la terre et leurs Alliés si ceux-ci ne donnent pas toute satisfaction à leur haine et à leur envie de toujours prendre. C'est cette noblesse allemande, ce sont ces tristes princes qui ont provoqué, de la part d'un poète .iliemand cette exclamation méprisante : « L'Allemagne est un pays de valets ' ! »
Quand le parti de dépouiller et de démembrer la France l'eut emporté dans les déclarations du Congrès, Talleyrand protesta au nom de Louis XVIII, dans les termes suivants :
... Les Puissances alliées n'ont pas un instant cessé de reconnaître Sa Majesté très Chrétienne comme roi de France. Elles n'ont pas cessé d'être avec Elle dans des relations de paix et d'amitié, ce qui seul emporterait avec soi rengagement de respecter ses droits. Elles ont pris cet engagement d'une manière formelle, bien qu'implicite, dans leur traité du 25. Elles l'ont rendu plus étroit en faisant entrer le Roi, par son accession à ce traité, dans leur alliance contre l'ennemi commun; car si l'on ne peut conquérir sur un ami, à plus forte raison ne le peut-on sur un allié...
Mais les Alliés étaient tous trop jaloux de la France, de sa grandeur et de sa gloire pour ne pas prêter, au moins dans une certaine mesure, l'oreille aux suggestions perfides des Prussiens qui insistaient pour « profiter de l'occasion d'enlever à la France les principales conquêtes de Louis XIV ». Il fut question de nous amputer en bloc de la Flandre, du Hainaut, de la Lorraine, de l'Alsace, de la Savoie et d'une partie de la Champagne et de la Franche-Comté. A ce projet de démembrement, il ne manquait plus que l'adhésion de la Russie. Lorsque Louis XVIII en eut connaissance, il songea à abdiquer : « Mylord, dit-il au duc de Wellington, je croyais, en rentrant en France, régner sur le royaume de mes pères ; il paraît que je me suis trompé.
1. Ce mot est généralement attribué à Gœthc ; mais je dois avouer que je n'ai pu le retrouver dans ses Œuvres. Dans tous les cas, il a été dit aussi par Hoffmann de Fallersleben, l'auteur du chant fameux Deutschland tiber Ailes: « Notre peuple est un peuple de domestiques » (Unser Volk von Bedienlen). Cité par Arthur Chuquet, dans la Revue hebdomadaire, 6 novembre 1915, p. 33.
Je ne saurais rester qu'à ce prix. Croyez-vous que votre gouvernement consente à me recevoir, si je lui demande encore un asile? » Quant au ministre des Affaires étrangères, le duc de Richelieu, qui avait enfin remplacé Talleyrand, le 25 septembre 1815, il s'écria « qu'on voulait une nouvelle guerre de vingtcinq ans ; qu'on l'aurait, et que la France monarchique ne se montrerait pas moins redoutable que la France républicaine ».
Et il fit appel à la loyauté comme aux vrais intérêts de l'empereur de Russie, dont il était l'ami. Alexandre s'étant fait remettre la carte du démembrement, dressée par Pétat-major prussien, la présenta au duc de Richelieu, en lui disant ces paroles devenues célèbres : « Tenez, mon cher duc, voilà la France telle que mes alliés veulent la faire ; il n'y manque que ma signature ; je vous promets qu'elle y manquera toujours. » Et Alexandre, ainsi que les diplomates anglais, ne cessait de répéter : « Gela est contraire aux promesses données à Vienne r au commencement de la guerre. On irriterait ainsi le peuple au plus haut degré, on amènerait des guerres nouvelles. Les Alsaciens répugnent à devenir allemands. Leurs intérêts commerciaux exigent leur union à la France. »
Ces nobles et loyales protestations ne demeurèrent pas sans effet; elles forcèrent les Autrichiens et les Prussiens à quelques concessions. Albert Sorel cite le témoignage d'un Allemand, Schaumann, auteur d'une Histoire du traité de Paris, qui reconnaît que les diplomates allemands voulaient abuser de la situation faite à la France : « Chaque Français, écrit Schaumann, aurait senti la honte d'une cession de territoire au plus profond de l'âme, comme une atteinte à l'honneur national ; car l'aménagement intérieur de la France est tel que le Béarnais tient de plus près à l'Alsacien, que chez nous, le Poméranien au Sou;tbe et, en général, l'Allemand du Nord à celui du Midi. » Mais, ajoute Schaumann, « on avait la force de triompher de tous les obstacles ». On dut renoncer à amener les Allemands au respect intégral du traité de Paris.
En vain, Louis XVIII et son ministre luttent avec l'accent du désespoir, faisant valoir « que les cessions exigées de Sa Majesté très Chrétienne lui seraient imputées à crime par la nation, comme
si elle eût acheté, par là, le secours des Puissances alliées ; que ce serait un obstacle insurmontable à l'établissement de son pouvoir, et peut-être une cause de nouvelles révolutions » ; ils font observer encore que, par ces conditions, la France serait réduite à un État de deuxième ordre; que l'équilibre européen en serait bouleversé, etc. l
A la fin, le duc de Richelieu, pressé d'apposer sa signature à ce démembrement de la France, recula et offrit au Roi sa démission. Les supplications de Louis XVIII le décidèrent à rester. Il signa le 20 novembre, au soir. « Tout est consommé, écrivitil pendant la nuit à Decazes ; j'ai apposé hier, plus mort que vif, mon nom à ce fatal traité. »
Voici les principaux articles, qui concernent notre frontière de l'Est, ramenée aux limites antérieures à la Révolution.
Art. 1er. — Les frontières de la France seront telles qu'elles étaient en 4790, sauf les modifications de part et d'autre qui se trouvent indiquées dans l'article présent :
4° Sur les frontières du Nord, la ligne de démarcation restera telle que le traité de Paris l'avait fixée, jusque vis-à-vis de Quiévrain ; de là, elle suivra les anciennes limites des provinces belgiques, du ci-devant évèché de Liège et duché de Bouillon, telles qu'elles étaient en 1790, en laissant les territoires enclavés de Philippeville et de Marienbourg avec les places de ce nom, ainsi que tout le duché de Bouillon, hors des frontières de France. Depuis Villers, près d'Orval, jusqu'à Perle, la ligne restera telle qu'elle avait été désignée par le traité de Paris. De Perle elle passera par Launsdorf, Waldwich, Schardof, Niederweiling, Pellweiler (tous ces endroits restant avec leurs banlieues à la France) jusqu'à Houvre; et suivra de là les anciennes limites du pays de Sarrebruck, en laissant Sarrelouis et le cours de la Sarre, avec les endroits situés à la droite de la ligne ci-dessus désignée et leurs banlieues, hors des limites françaises. Des limites du pays de Sarrebruck, la ligne de démarcation sera la même qui sépare actuellement de l'Allemagne les départements de la Moselle et du Bas-Bhin jusqu'à la Lauter, qui servira ensuite de frontière jusqu'à son embouchure dans le Rhin. Tout le territoire sur la rive gauche de la Lauter, y compris la place de Landau, fera partie de l'Allemagne ; cependant, la ville de Wissembourg, restera tout entière à la France avec un rayon sur la rive gauche n'excédant pas mille toises.
2. A partir de l'embouchure de la Lauter, le long des départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, du Doubs et du Jura jusqu'au canton de Vaud,