‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 209 sur 250 · Th. Lavallée, les Frontières de la France, p · texte numérisé non relu

Th. Lavallée, les Frontières de la France, p

les frontières resteront comme elles ont été fixées par le traité de Paris. Le thalweg du Rhin formera la démarcation entre la France et les États de l'Allemagne; mais la propriété des îles, telle qu'elle sera fixée à la suite d'une nouvelle reconnaissance du cours de ce fleuve, restera immuable, quelque changement que subisse ce cours par la suite des temps. La moitié du pont entre Strasbourg et Kehl appartiendra à la France; et l'autre motiéau grand-duché de Bade.

Ce traité de Vienne, du 20 novembre 1815, consécration diplomatique du mensonge et de l'abus de la force, convention imposée à la France qui n'a jamais cessé de protester contre elle, créa en Europe le malaise d'où sortit la guerre de 1870; la guerre actuelle en est encore la conséquence directe ; la France ne saurait jamais en prendre son parti.

Au point de vue militaire, le territoire français restait désormais ouvert, sans défense d'aucune sorte, plus exposé aux in- A^asions et aux coups de force qu'il ne le fut à aucune époque de notre histoire. Le traité, combiné avec une habileté machiavélique, en nous prenant Phillippeville, Marienbourg, Sarrelouis, Landau, en démolissant Huningue, livrait à nos voisins les portes des trois vallées qui mènent sur Paris : c'étaient « les clefs de notre maison ». En effet, observe Th. Lavallée :

Philippeville et Marienbourg, ces places acquises par Mazarin avec tant d'intelligence et de sollicitude, gardaient avec Avesnes et Rocroy le triangle entre Sambre et Meuse dont Namur occupe le sommet, et dans lequel se trouvent les sources de l'Oise. Ce triangle, — garni à sa base de Landrecies, Avesnes, Rocroy et Mézières; sur les côtés, de Maubeuge et de Givet ; et, dans le milieu, de Philippeville et Marienbourg, — formait une bonne frontière, qui gardait très bien les sources de l'Oise: c'est pour cela que l'ennemi, en 1712, en 1793, avait mieux aimé aborder l'autre partie de la trouée, entre Escaut et Sambre; d'ailleurs, ce triangle nous permettait d'attaquer directement la Sambre vers Gharleroy et de faire de cette rivière la base de nos opérations en Belgique : c'est ce que l'année française avait fait en 1793; c'est ce que venait de faire Napoléon en 1815. En nous enlevant Philippeville et Marienbourg avec les cantons adjacents, on a formé sur la frontière un rentrant qui fait aller tortueusement notre limite de Maubeuge aux sources de l'Oise et des sources de l'Oise à Givet; qui laisse Maubeuge et Givet sans communications; qui isole et rend inutiles Avesnes et Rocroy, enfin qui permet à L'invasion d'arriver sans obstacle dans la vallée de l'Oise et de là sur Paris.

L'état-major prussien ne fut pas moins habile dans le choix de Sarrelouis, clef du chemin qui mène dans la vallée de la Marne. Ce chemin, intermédiaire entre la trouée de l'Oise et celle de Belfort, part de Mayence, traverse le large espace compris entre la Moselle et les Vosges, franchit la Moselle et arrive sur la Marne à Saint-Dizier.

Louis XIV, après la paix de Nimègue, avait vu le danger de cette partie de la Lorraine qui tourne l'Alsace et ouvre la Champagne, et c'est pour cela qu'il avait pris et fortifié Sarrelouis. Sarrelouis, appuyée à gauche sur Thionville, à droite sur Bilche, ayant Metz en arrière, couvrait complètement celte ouverture qui n'avait été franchie qu'en 1814, et avec une témérilé extrême : car, à la fin de la campagne, aucune des places de cette partie de la frontière n'appartenait à l'ennemi, et c'était là que Napoléon, dans sa dernière marche sur Saint-Dizier, voulait reporter le théâtre delà guerre. Sarrelouis, donnée par la coalition à la Prusse, replace la France au traité de Nimègue, isole Metz de Strasbourg, rouvre de toutes parts la Lorraine et donne la clef de la vallée de la Marne.

La frontière d'Alsace, de Huningue à Landau, est la meilleure frontière de la France : d'abord, un grand fleuve, garni de belles places, avec ses affluents, puis la chaîne parallèle des Vosges, avec ses défilés fortifiés ; en arrière, la Moselle et la Meuse : tout cela semble composer un ensemble redoutable; mais c'est à la condition expresse que le Rhin ne puisse être tourné ni par le nord ni par le midi. Or, du côté du nord, la grande place de Mayence ouvre le Rhin et menace tout le pays entre Rhin et Vosges; au midi, la ville de Bâle ouvre, en avant de la trouée de Belfort, la vallée de 1*111 et le chemin de Strasbourg. Voilà pourquoi Louis XIV, dans le Règlement de ses frontières, avait pris et fortifié Landau, qui garde la route de Mayence à Strasbourg avec tout le nord de l'Alsace; voilà pourquoi il avait fortifié Huningue, qui garde de même le midi de cette frontière, et plus encore la porte de Bàle; voilà pourquoi aussi le traité de 1815 nous a pris Landau et démoli Huningue. Par là, la belle frontière de l'Alsace devient secondaire : on peut aborder directement Strasbourg, soit au nord, soit au sud; enfin, et pour comble, la démolition de Huningue a pour principal objet d'ouvrir la trouée de Belfort, et par conséquent la grande route de Paris par la Seine.

Ainsi qu'on le voit, les brèches faites à notre frontière par le traité de 1815, presque insignifiantes en apparence, ont été faites avec un art profond, avec une parfaite connaissance de la géographie militaire de la France, dans un but d'avenir * !

Cette agression prévue par l'historien de nos Frontières, a été réalisée par les armées allemandes, au mois d'août de 1914.

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