‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 210 sur 250 · SOUS LA RESTAURATION. — CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

SOUS LA RESTAURATION. — CHATEAUBRIAND

Avant le Congrès de Vienne, jamais ce qu'on appelle le « concert européen » n'avait accompli une œuvre aussi pleine de haine et d'incohérence. Les Prussiens y menèrent le chœur des « corbeaux avides » ; on n'y eut qu'une pensée, on n'y poursuivit qu'un but : dépecer la France et en partager les dépouilles. A aucun moment, les négociateurs, imbus des idées d'un autre âge, ne songèrent à consulter les populations sur leur propre sort, comme l'avait fait la France révolutionnaire. Pas un des représentants des Puissances ne fit cette motion d'équité et de morale humaine; on dispose des peuples, comme dans l'antiquité, d'un troupeau d'esclaves, ou au moyen âge, d'une terre féodale avec ses serfs, suivant les convoitises de ceux qu'on appelait « les principions allemands ».

Ceux-ci, libres enfin de donner cours à leurs instincts de convoitise, montrèrent qu'ils restaient bien toujours les Barbares. La bassesse de leurs intrigues est à l'unisson de leur appétit sans retenue. Comme jadis le partage du butin, la distribution des provinces volées donne lieu aux plus vils marchandages. Il fallut longtemps, pour régler tous les détails du brigandage

diplomatique. De nouvelles conférences eurent lieu à Aix-la- Chapelle en 1818, enfin à Vérone en 1822, où Chateaubriand fut le plénipotentiaire français. Au Congrès de Vérone, racontet-il, on revit tous les diplomates, tous les principicules allemands et jusqu'à Marie-Louise, fort gaie : « L'univers s'étant chargé de se souvenir de Napoléon, elle n'avait plus la peine d'y songer. » Elle eut sa part, bien médiocre, dans ce lotissement de l'Italie et de la France rhénane, que les « principions » s'adjugent comme des lopins de terre dans un bien familial. « On donne des peuples aux princes, remarque Victor Hugo, et des princes aux peuples, parfois sans regarder les voisinages, presque toujours sans consulter l'histoire, le passé, les nationalités, les amours propres. »

De ces procédés renouvelés de la féodalité allemande ou des temps mérovingiens, il ne pouvait sortir qu'un malaise général, des protestations, des sursauts de colère, des guerres longues et acharnées. « Jamais, écrit Joseph de Maistre dès 1815, les nations n'ont été plus méprisées, foulées aux pieds d'une manière plus irritante pour elles. C'est une semence éternelle de guerre et de haines, tant qu'il y aura une conscience parmi les hommes. » (Lettre du 29 mars 1815.)

Vers la même époque, à l'autre extrémité de l'horizon politique, le poète populaire Béranger s'adresse aux peuples mutilés et asservis :

Des potentats, dans vos cités en flammes, Osent, du bout de leur sceptre insolent, Marquer, compter et recompter les âmes, Que leur adjuge un triomphe sanglant.

Faibles troupeaux, vous passez sans défense, D'un joug pesant sous un joug inhumain. Peuples, formez une sainte Alliance Et donnez-vous la main.

En France désormais, le sentiment national ne cessera de protester contre les traités de 1815, gigantesque piraterie germanique sanctionnée par des diplomates à gages. On l'a dit : de semblables traités n'obligent les peuples qu'ils mutilent qu'aussi longtemps que ces peuples se sentent impuissants à les

déchirer. Les Allemands de la rive droite du Rhin avaient le droit de reprendre leur liberté s'ils trouvaient trop pesant le joug de Napoléon, et de choisir un autre Protecteur à leur Confédération ; mais rien n'autorisait les Prussiens à s'installer en conquérants et par la force, en France, sur la rive gauche du Rhin, la Francia rhenana, comme on disait au moyen âge. « C'était, dit Victor Hugo, faire brèche à la France, à la vraie France qui est rhénane comme elle est méditerranéenne... C'était poster une avant-garde étrangère à cinq journées de Paris. » Victor Hugo revient, à maintes reprises, sur ce « chef-d'œuvre de ruse » , sur ce ferment de discorde que furent le traité de Vienne et ses annexes. « Les rois, écrit-il en 1838, ne se sont dit qu'une chose : Partageons. Voici la robe de Joseph, déchirons-la, et que chacun garde ce qui lui restera aux mains. Ces pièces sont aujourd'hui cousues au bas de chaque État; on peut les voir. Jamais loques plus bizarrement déchiquetées n'ont traîné sur une mappemonde. Jamais haillons ajustés bout à bout par la politique humaine n'ont caché et travesti plus étrangement les éternels et divins compartiments des fleuves, des mers et des montagnes. »

Et le poète s'indigne contre ce Congrès qui a, pour ainsi dire, jeté un défi à l'histoire, à la tradition, à la géographie, « à tout ce qui constitue l'entité des nations ! Chose remarquable, on distribuait des peuples et l'on ne songeait pas aux peuples. On s'agrandissait, on s'arrondissait, on s'étendait, voilà tout. Chacun payait ses dettes avec un peu de la France. On faisait des concessions viagères et des concessions à réméré. On s'accommodait entre soi. Tel prince demandait des arrhes : on lui donnait une ville ; tel autre réclamait un appoint : on lui jetait un village. »

Et cependant, le Prussien insatiable a considéré le traité du 20 novembre 1815 comme un échec, une trahison de ses alliés, l'avortement de son projet de démembrement de la France, cette autre Pologne ! Dans les journaux de Berlin, quel déchaînement de colères, quel étalage de rêves déçus, de vengeance inassouvie contre nous, « l'ennemi héréditaire » ! Et depuis lors, cette frénésie d'hallucinés ne s'est jamais apaisée; elle ne paraîtra

LA QUESTION RHÉiNANE DE 1815 A 1871 431

s'endormir, par périodes, que pour se réveiller, toujours plus âpre et plus agressive, dans les crises de 1840, de 1870, de 1914.

En attendant que nous en constations les nouveaux accès, parcourons à vol d'oiseau notre frontière, de l'Océan du Nord à la Suisse, et voyons quels étaient désormais nos voisins.

La Belgique et la principauté de Liège furent annexées, malgré elles, à la Hollande pour former le royaume des Pays-Bas. Le roi Guillaume d'Orange-Nassau fut institué le gardien de la ligne renforcée des places de la Barrière. S'inquiéta-t-on, en cet arrangement, des différences de race, de langue, de religion, de mœurs et d'intérêts qui avaient toujours divisé les Belges et les Hollandais ? Quelle ironie ! Ce qui importait, c'était qu'Anvers et les forteresses de la Barrière n'appartinssent plus à la France.

Toute notre frontière, en dents de scie ébréchée, de la Meuse à Strasbourg, fut bordée, non plus, comme sous la Monarchie, par une suite de petits Etats qui formaient notre clientèle et ne pouvaient, en aucun cas, nous causer de sérieuses inquiétudes, mais par une Puissance nouvelle, la Confédération germanique, à cheval sur le Rhin, cette fois dirigée directement contre nous et hérissée de forteresses.

Sur l'initiative de l'empereur Alexandre, il avait été question, au Congrès de Vienne, de donner la Saxe au roi de Prusse et de créer pour le roi de Saxe un royaume sur la rive gauche du Rhin. Les Prussiens acceptaient cette combinaison qui donnait, en Allemagne, plus d'homogénéité à la Prusse. Et par là, on juge du peu de cas que ces mêmes Prussiens faisaient de ce qui allait devenir la « Prusse rhénane » ; on voit combien peu ils étaient attachés au pays rhénan : ils en maquignonnent. Talleyrand s'opposa à la réussite du projet de l'empereur Alexandre, et en cela, cet homme pervers et néfaste fut encore une fois funeste à la France. C'est Talleyrand qui fit de la Prusse notre voisine immédiate, tandis qu'à tout prendre, un Etat tampon comme celui qu'on projetait de créer pour le roi de Saxe eut, du moins, gardé ses sympathies françaises et évité les contacts immédiats et, par conséquent, les conflits directs entre la France et la Prusse.

A cette combinaison on substitua la création de la province du Bas-Rhin qui fut donnée à la Prusse et qu'on appela, par une

singulière métathèse géographique, la Prusse rhénane. Cette province, qui ne fut organisée qu'en 1824, comprit les pays de la rive gauche du Rhin, depuis Sarrelouis, Trêves, Greusnach jusqu'à Aix-la-Chapelle, Crefeld et Clèves, auxquels on adjoignit un certain nombre de cantons sur la rive droite du fleuve, pour en bien solidariser et germaniser les deux rives. Elle était séparée de la Prusse par la Westphalie, le Hanovre et la Hesse : bizarre combinaison géographique, qui faisait dire que le roi de Prusse ne pouvait aller chez lui sans en sortir. C'est en dominateurs détestés et, à coup sûr, plus étrangers que les Français, que les Prussiens s'installèrent pour la première fois, à notre place, à Coblence, Bonn, Cologne et Wesel, Trêves et Sarrelouis.

Foulant aux pieds les souvenirs historiques de Mayence, le Congrès de Vienne fit cadeau de cette belle ville au grand-duc de Hesse-Darmstadt ; pour la consoler de cette déchéance, sans doute, on l'éleva au rang de forteresse fédérale, ce qui lui infligea l'humiliation d'avoir une double garnison prussienne et autrichienne. De telle sorte qu'à Mayence, comme l'écrit Victor Hugo, en 1838, « personne n'est chez soi. M. le grand-duc de Hesse n'y règne que de nom. Sur sa forteresse de Cassel il peut lire : cura Confédérations conditum ; et il peut voir un soldat blanc et un soldat bleu, c'est-à-dire l'Autriche et la Prusse, se promener nuit et jour, l'arme au bras, devant sa forteresse de Mayence. La Prusse ni l'Autriche n'y sont pas non plus chez elles ; elles se gênent et se coudoient... »

Le grand-duc de Hesse-Darmstadt fut encore gratifié du bout septentrional des Vosges, c'est-à-dire d'une partie de notre département du Mont-Tonnerre, comprenant 163.400 habitants. Puis vient dans ce dépècement arbitraire, le Palatinat bavarois ou Bavière rhénane, séparée aussi du royaume de Bavière par le grand-duché de Bade. Cette Bavière rhénane a été accrue de la forteresse alsacienne de Landau qu'on ne voulait pas laisser à la France, et aussi de « quelques anneaux de la chaîne des Vosges, 26 lieues de long sur 21 de large, 517.080 âmes, trois morceaux de nos trois départements de la Sarre, du Bas-Rhin et du Mont-Tonnerre ».

Les vicissitudes du Luxembourg sont plus singulières encore. On l'ampute, pour les donner à la Prusse, des cantons de Saint- Vith, Stavelot, Malmédy, où l'on parle exclusivement français. La Convention du 3 mai 1815 en fait un grand-duché dont on gratifie le roi des Pays-Bas, mais en même temps, la forteresse même est déclarée fédérale et les Prussiens se sont chargés d'y mettre un gouverneur et d'y tenir garnison, bien entendu sans porter atteinte, déclare le traité du 8 novembre 1816, au droit de souveraineté de la Hollande. La Prusse tentaculaire est habile à s'insinuer et à s'installer chez les autres, ce qui ne l'empêche point de prétendre qu'elle n'a pas sa part.

Que dire, à présent, des indemnités pécuniaires que se font allouer sur la contribution de guerre imposée à la France, tous les principicules qui font figure de mendiants à la porte de nos églises? ni dignité, ni mesure ; l'Allemand ne connaît point ces nuances. Une somme de 137 millions et demi est consacrée « à garantir la tranquillité des pays limitrophes de la France par la fortification de quelques points qui sont les plus menacés ».

Ainsi, l'Europe peut désormais dormir ; sous l'œil vigilant de la Prusse, le Rhin sera bien gardé.

Mais les rois, les « principions », les Ritter et les Junker ne sont pas toute l'Allemagne ; la bourgeoisie des villes et le peuple des campagnes, dans le pays rhénan, ne font nullement chorus avec eux. Bien longtemps, en Rhénanie comme en Belgique, on regrettera la France. Ce n'étaient pas seulement les vieux soldats que Napoléon avait enchaînés à son char de gloire, c'étaient toutes les classes de la population, allemande de langue, lorraine de cœur et de traditions. A la fin de l'époque impériale, quoique fatiguée comme le reste de la France, ses murmures contre l'Oppresseur furent moins acerbes que dans beaucoup de nos autres provinces. La statistique établit que, dans les dernières levées de conscrits décrétées par le gouvernement impérial, le nombre des réfractaires fut moins grand dans les départements rhénans que dans la plupart des autres. En 1813, après que les Alliés se furent emparés de Mayence, il n'y eut que 250 réfractaires pour tout le reste du département du Mont-

Le Rhin dans l'histoire. — II. 28

Tonnerre *. La France rhénane communiait de cœur et d'esprit avec l'ancienne France, et son originalité germanique formait un contraste peut-être moins heurté que l'originalité bretonne, basque, languedocienne ou flamande.

Tout le monde, sous la Restauration, croyait que la singulière situation politique faite à cette région était provisoire et ne durerait point, et comme on y détestait le Prussien au moins autant qu'en Alsace, tous les espoirs se tournaient du côté de la France ; le populaire même était persuadé que Napoléon allait de nouveau revenir. En 1819, Béranger s'adressant à la France chante :

Le Rhin aux bords ravis à ta puissance Porte à regret le tribut de ses eaux ;

II crie au fond de ses roseaux :

Honneur aux enfants de France '

Et dans sa chanson du Vieux Sergent :

Qui nous rendra, dit cet homme héroïque,

Aux bords du Rhin, à Jemmape, à Fleurus

Ces paysans, fils de la République,

Sur la frontière, à sa voix accourus?

Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes,

Tous à la gloire allaient du même pas,

Le Rhin, lui seul, peut retremper nos armes !

Chateaubriand, ministre en 1823, au moment de l'intervention en Espagne, parla de la nécessité pour la France, de reprendre son rang politique et militaire :

Alors, raconte-t-il, dans le Cabinet ou sous la tente, nous étions à même de faire modifier, de gré ou de force, les odieux traité? de Vienne, de rétablir l'équilibre rompu entre nous et les grandes Puissances. La faute immense du Congrès de Vienne est d'avoir mis un pays militaire comme la France dans un étal force d'hostilité avec les peuples riverains.

L'Angleterre a conservé presque toutes les conquêtes qu'elle a faites dans les colonies des trois parties du monde pendant la guerre de la Révolution. En Europe, elle s'est nantie de Malte et des îles Ioniennes ; il

Page 1