Chateaubriand, op. cit., t. II, p
la France ses frontières ne nous quittait plus. L'empereur de Russie nous écoutait ; nous avons dit sur quoi nos espérances étaient fondés. » Mais le gouvernement était inféodé à la Sainte- Alliance, et ne sut point profiter diplomatiquement de l'occasion : c'eût été, pourtant, le moyen de conquérir la popularité dont il avait tant besoin. Chateaubriand dut quitter le pouvoir : il ne fut pas compris, ni suivi : « Comme l'astrologue, dit-il, nous regardions le ciel et nous tombâmes dans un puits. » Il ne prit pas facilement son parti de l'échec de son plan de revanche et, plus tard, il récrimine non sans une amertume patriotique : « A l'époque de la guerre d'Espagne en 1823, écrit-il, nous n'aurions pas manqué d'aide pour un agrandissement réclamé dans l'intérêt du nouvel équilibre européen : Alexandre avait toujours cru qu'on nous avait trop dépouillés ; serrée entre lui et nous, l'Europe germanique ne pouvait résister à de justes réclamations L »
Lorsque le grand écrivain eut été nommé ambassadeur à Rome, en 4828, il rédigea pour le ministre La Ferronnays, un Mémoire où on lit :
« J'ai fait voir assez, que l'alliance de la France avec l'Angleterre et l'Autriche, contre la Russie, est une alliance de dupe, où nous ne trouverions que la perte de notre sang et de nos trésors. L'alliance de la Russie, au contraire, nous mettrait à même d'obtenir des établissements dans l'Archipel, et de reculer nos frontières jusqu'aux bords du Rhin. » Et Chateaubriand prétend qu'alors on pouvait dire au czar : « Si vous voulez aller à Constantinople, ... nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin, depuis Strasbourg jusqu'à Cologne. Telles sont nos justes prétentions. La Russie a un intérêt, — votre frère Alexandre l'a dit, — à ce que la France soit forte... Voilà ce qu'on peut dire à Nicolas. Jamais l'Autriche, jamais l'Angleterre ne nous donneront la limite du Rhin pour prix de notre alliance avec elles ; or, c'est pourtant là que, tôt ou tard, la France doit placer ses frontières, tant pour son honneur que pour sa sûreté2. »
Ainsi, Chateaubriand reprend le projet de l'alliance russe telle que Napoléon l'avait réalisée au traité de Tilsitt en 1807,