Edgar Quiket, 1815 et 18U0 (Paris
nos anciens départements rhénans, bien des gens se mirent à désespérer de nous ; le nombre de ceux qui nous restaient obstinément attachés, pour ainsi dire malgré nous, diminua. Témoin du malaise général qui, dans ce malheureux pays, résultait à la fois de partages incohérents et des déclarations du gouvernenement de la France, Victor Hugo, écrit en juillet 1838: « Cette situation évidemment est factice, violente, contre nature, et par conséquent momentanée. Le temps ramène tout à l'équation; la France reviendra à sa forme normale et à ses proportions nécessaires. » Et ailleurs : « Dans un temps donné, la France aura sa part du Rhin et ses frontières naturelles. Cette solution constituera l'Europe, sauvera la sociabilité humaine et fondera la paix définitive. »
C'est qu'en effet, et malgré tout, le souvenir français était bien vivace encore dans le pays rhénan, lorsqu'en 1838, Victor Hugo le visita comme préliminaire à sa description du Rhin et à son drame des Burgraves. « Parcourez, dit-il, la rive gauche du Rhin, partout vous trouverez Napoléon et Austerlitz, protestation muette. » Dans sa visite à Aix-la-Chapelle, le poète fut guidé aux reliques de Charlemagne par un gardien, originaire du pays, qui était un ancien soldat français d'Austerlitzetd'Iéna.
« Il est devenu prussien, remarque le poète, par la grâce du Congrès de 1815. Maintenant, il porte le baudrier et la hallebarde devant le Chapitre dans les cérémonies. J'admirais la Providence qui éclate dans les plus petites choses. Cet homme qui parle aux passants de Charlemagne, est plein de Napoléon. De là, à son insu môme, je ne sais quelle grandeur dans ses paroles. Il lui venait des larmes aux yeux quand il me racontait ses anciennes batailles, ses anciens camarades, son ancien colonel. C'est avec cet aveu qu'il m'a entretenu du maréchal Soult, du colonel Graindorge, et sans savoir combien ce nom m'intéressait, du général Hugo. Il avait reconnu en moi un Français ; je n'oublierai jamais avec quelle solennité simple et profonde il me dit, en me quittant : « Vous pourrez dire, monsieur, que vous avez vu, à Aix-la-Chapelle, un sapeur du trentesixième régiment, suisse de la Cathédrale. »
Dans un autre moment il m'avait dit : « Tel que vous me voyez, monsieur, j'appartiens à trois nations ; je suis Prussien de hasard, suisse de métier, Français de cœur. »
La persistance de cette fidélité à la France ou, à tout le
moins, de cette sympathie rétrospective pour les Français, avait le don d'exaspérer les Prussiens. Bien que le gouvernement français ne fit rien, hélas ! pour entretenir ces sentiments, les Prussiens, maîtres du pays, reportaient sur nous leur colère et leur dépit. Henri Heine croit devoir, en 1835, en avertir les Français :
Prenez garde, leur dit-il, je n'ai que de bonnes intentions et je vous dis d'amères vérités ; vous avez plus à craindre de l'Allemagne délivrée que de la Sainte-Alliance tout entière, avec tous les Croates et tous les Cosaques. Ce qu'on vous reproche au juste, je n'ai jamais pu le savoir. Un jour, à Gœttingue, dans un cabaret à bière, un jeune « Vieille Allemagne » dit qu'il fallait venger dans le sang des Français le supplice de Conradin de Hohenstaufen que vous avez décapité à Naples. Vous avez certainement oublié cela, mais nous n'oublions rien, nous. Vous voyez que lorsque l'envie nous prendra d'en découdre avec vous, nous ne manquerons pas de raisons d'Allemand. Dans tous les cas, je vous conseille d'être sur vos gardes. Qu'il arrive ce qu'il voudra en Allemagne ; que le roi de Prusse ou le docteur Wirth parvienne à la Dictature, tenez-vous toujours armés ; demeurez tranquilles à votre poste, l'arme au bras... J'ai presque été effrayé pour vous, quand j'ai entendu dire dernièrement que vos ministres avaient le projet de désarmer la France.
Quel frémissement nous donne encore cet avertissement sinistre ! Est-ce que les mêmes paroles sibyllantes n'eussent pas dû être méditées dans les années qui ont précédé le déchaînement de la guerre, en 1870 et en 1914 ?
Heine dit qu'il « n'a jamais pu savoir » ce que nous reprochent au juste les Allemands. Mon Dieu! c'est ce que les Germains reprochaient déjà aux Gaulois, aux Gallo-Romains, aux Francs ; c'est ce que les Allemands reprochaient à notre vieille Monarchie, à la République, à l'Empire : c'est notre prospérité, notre beau pays, notre heureux climat, notre culture, tout ce qui est susceptible de provoquer le regard de convoitise du Barbare.
Soudain, en 1840, c'est-à-dire vingt-cinq ans après nos désastres, éclata dans le ciel serein de l'Europe, un bruit de guerre occasionné par les événements d'Egypte. Mehemet Ali avait secoué le joug du sultan de Constantinople ; l'Orient était en feu, les Puissances européennes intervenaient. Quelle part la
France allait-elle prendre à ce bouleversement ? ses intérêts en Orient n'étaient-ils point en conflit avec ceux de l'Angleterre ou de l'Autriche? Cette agitation belliqueuse fit appréhender une guerre qui n'aurait pas seulement pour théâtre l'Orient, mais qui peut-être remettrait en question les traités de 1815 et remanierait des frontières si maladroitement et si injustement délimitées.
En France, l'opinion publique réclama notre frontière du Rhin; en Allemagne, ce fut une explosion de rage qui montra aux moins clairvoyants que la haine de la Prusse contre nous n'avait jamais été apaisée.
Les Allemands, dit encore Henri Heine, sont plus rancuniers que les peuples d'origine romane. Cela tient à ce qu'ils sont idéalistes jusque dans la haine. Nous ne ne nous fâchons pas pour des choses futiles,, comme vous le faites, pour une piqûre de vanité, pour une épigramme, pour l'oubli d'une carte de visite; nous, nous haïssons chez nos ennemis ce qui est le plus essentiel, le plus intime, la pensée. Vous êtes prompts et superficiels dans la haine comme dans l'amour. Nous autres Allemands, nous détestons radicalement et d'une manière durable. Trop honnêtes, et peut-être aussi trop gauches pour nous venger par la première perfidie venue, nous, nous haïssons jnsqu'au dernier soupir. « Je connais, monsieur, ce calme allemand, disait dernièrement une dame, en me regardant de tous ses yeux et d'un sourire incrédule, je sais que dans votre langage vous employez le même mot pour dire pardonner et empoisonner ». Elle avait raison : le mot vergeben a ce double sens.
Malheureusement en 1840, comme dix ans auparavant, la Prusse n'avait rien à craindre du gouvernement de la France, de ses parlementaires grandiloquents et de ses diplomates solennels. Le 8 juin 1840,1e vieux roi Frédéric-Guillaume III mourut, laissant le trône à son fils Frédéric-Guillaume IV. Celui-ci n'avait que de la haine pour la France. Telle fut toujours la pitoyable méchanceté de ses sentiments, que, bien qu'il fût amateur de peinture, il ne voulut jamais admettre dans sa galerie une seule toile de l'Ecole française. Il devait, d'ailleurs, mourir fou, — fou de haine1.
Par lui, la Prusse s'entendit secrètement avec l'Autriche, pour
1. Paul Thurbau-Damcih, Histoire de la Monarchie de Juillet, t. IV, p. 310.
agir sur les petits Etats de la Confédération du Rhin, les entraîner dans leur orbite et déterminer « la manière dont l'armée de la Confédération devait être, le cas échéant, employée contre la France », écrit Metternieh au roi de Prusse, le 18 octobre 1840. Et le roi de Prusse propose que les États de la Confédération se déclarent lésés par toute agression des Français contre les possessions italiennes de l'Autriche l.
« Le Français, remarque justement Thureau-Dangin, n'avait pas conscience de la haine dont il était l'objet » ; il n'en eut pas conscience davantage, en 1870 et en 1914. En France, on était teutomane obstinément, sur la foi du livre de Mme de Staël. Il est curieux de constater qu'Edgar Quinet dont la fameuse brochure « 1815-18W» produisit tant d'émotion en Allemagne, avait été, jusque-là, un candide et sincère « teutomane ». Ne vient-il pas à parler de la rive gauche du Rhin ! cela suffit pour enflammer le feu de la haine chez ses amis. Un étudiant français de l'Université de Heidelberg, Saint-René-Taillandier, a raconté les scènes dont il fut alors le témoin :
Toutes les fureurs de 1813 firent explosion. Je n'avais aucune idée d'une telle violence... Je devais croire que la France nouvelle, par sa générosité, sa cordialité, ses expiations douloureuses, avait effacé ces souvenirs des jours de haine. Il n'en était rien. Chaque jour, dans la salle du Muséum, des gazettes, venues de toutes les villes d'Allemagne, nous apportaient des invectives sans nom... Défis, insultes, calomnies, se succédaient comme des feux de peloton. L'odieux crescendo allait s'exaltant d'heure en heure2...
En 1840, le général prussien de Scharnhorst écrit : « Les Français représentent le principe de l'immoralité dans le monde ; depuis deux cents ans, la France est le foyer du mal. Il faut qu'elle soit anéantie. Si cela ne se faisait pas, il n'y aurait pas de Dieu au ciel. » Gœrres, le journaliste gallophage, souhaite la destruction de Strasbourg, comme dans la Bible, celle de Sodome, pour punir la ville coupable d'adultère avec la France.