Arthur Chuqubi-, loc. cit
fraternité internationale et de répudier toute visée sur le Rhin : la manière dont sa Marseillaise de la Paix fut accueillie en Allemagne et qui stupéfia Edgar Quinet, aurait dû dessiller les yeux de nos pacifistes de 1870 et de 1914, dont l'erreur est de croire, — l'histoire est là, — qu'en renonçant au Rhin et même aux Vosges ou à la Meuse ou aux Ardennes, on apaiserait les convoitises allemandes. Cette explosion de rage teutonne fit reculer le gouvernement français. En toutes choses, au surplus, le roi bourgeois calculait d'avance les risques d'une affaire, les proFits et pertes, les dépenses : comme le dit ironiquement Proudhon, le budget était déjà si gros ! et puis, depuis 1815, on s'était bien passé du Rhin. N'était-il pas trop tard pour le revendiquer? Soit! Mais si l'on ne pouvait plus, en 1840, seulement faire peur au Prussien, rendu astucieux par notre couardise, et si, vraiment, il était trop tard, à qui la faute et la responsabilité ? La Fayette lui-même n'a-t-il pas reconnu qu'on eût pu intervenir vers 1832, mais qu'on ne l'a pas voulu, par générosité!
Devant l'histoire, le gouvernement de Juillet porte la responsabilité, grave de conséquences, d'avoir rompu avec la tradition séculaire de la France et d'avoir paru prendre son parti de la mutilation de notre frontière. En 1840, Thiers a, peut-être, commis l'imprudence de soulever la question à un moment où nous n'avions plus les moyens diplomatiques de la résoudre, mais le point de vue d'opportunité ne saurait faire oublier la question de principe ni les occasions antérieurement manquées. On dit que si l'on eût fait la guerre en 1840, nous eussions eu toute l'Allemagne contre nous. Mais, sans faire la guerre, on eut dû, de 1815 à 1840, se ménager l'alliance russe, s'assurer la neutralité anglaise, encourager l'esprit des populations rhénanes qui nous étaient favorables et ne point les abandonner. Sans faire la guerre, nous devions, sans trêve ni sommeil, revendiquer nos frontières de 1792, que l'Europe nous avait garanties en 1814 et qu'elle ne nous a arrachées, en 1815, que par la plus cynique mauvaise foi et en violant des engagements solennels. Jamais la diplomatie française n'eût dû paraître prendre son
1. Thureau-Dasgin, op. cit., t. IV, p. 318; Cf. EdgarQui.net, Correspondance, septembre 1841.
parti du déni de justice et de l'abus de la force dont les traités de 1815 furent la consécration. Il importait de montrer à l'Europe que nous considérions toujours comme provisoire un pareil dépècement politique. Il est possible que la monarchie de Juillet, par son renoncement, « ait acquis son crédit en Europe », comme le dit Thureau-Dangin; c'est là un point de vue égoïste et dynastique où nous ne saurions suivre l'éminent historien. Quoi d'étonnant, au surplus, que ceux qui s'étaient coalisés pour déchirer la carte de la France, aient su gré à notre Gouvernement de leur avoir donné un quitus? Mais je doute qu'il se trouve aujourd'hui quelqu'un, en France, pour soutenir qu'en ces graves conjonctures, la monarchie de Juillet a bien servi les intérêts de la Patrie française.
N'oublions pas que les pays rhénans étaient encore régis par notre Gode. Tout l'Occident de l'Allemagne communiait intellectuellement avec nous, et en 1830 comme plus tard encore, en 1848, on a pu constater, par le contre-coup de nos commotions politiques, que ces pays se souvenaient plutôt de nos idées libérales que de leurs propres souffrances passagères.
C'est là ce qui autorisait Augustin Thierry à écrire : « Quelle que soit notre fortune, bonne ou mauvaise, l'idée de reprendre nos limites naturelles ne se perdra jamais ; elle est profondément nationale et profondément historique. Elle se réfère... au fonds primitif etvivace de notre nationalité, à la Gaule, soit indépendante, soit romaine. On la voit poindre au xu6 siècle avec la renaissance du droit civil, quand la fusion des races nouvelles au milieu du fonds commun s'est accomplie ; il y en a des traces visibles dans la politique de Philippe Auguste et dans sa double action vers le Nord et le Midi. On la voit reparaître dans la politique de Louis XI. Sous Louis XIV elle fut près de se réaliser ; enfin la Révolution la reprit avec une force irrésistible, atteignit le but, et, par malheur, alla plus loin1. »
1. Augustin Thibrrt, Considérations sur l'histoire de France, chap. iv.
Tandis qu'en France les joutes de tribune étaient célébrées comme des combats glorieux, que les groupes politiques qui se succédaient au pouvoir se consolaient de leurs défaites diplomatiques par des victoires parlementaires, la Prusse tirait un merveilleux parti de son installation nouvelle, incohérente et si mal accueillie, sur le Rhin. Elle se mit à l'œuvre, avec méthode et persévérance, pour réaliser à son profit l'unification de l'Allemagne, asseoir et développer l'hégémonie à laquelle elle aspirait déjà au temps du grand Frédéric.
On commença par une association bénévole qui devait rencontrer d'autant moins de résistance qu'elle était avantageuse à tous les participants. Autrefois, les innombrables souverains qui pullulaient en Allemagne avaient établi sur toutes leurs frontières des bureaux de douane qui rendaient les relations commerciales onéreuses, lentes et difficiles. Napoléon réduisit ces barrières au nombre des Etats qu'il créa ou qu'il conserva. Les traités de 1815, en restaurant les féodaux, amenèrent une nouvelle recrudescence d'entraves commerciales. Rien que pour la navigation du Rhin que Napoléon avait réglementée, il fut nécessaire d'obvier à la multiplicité des droits de péage, en établissant, dès 1815, une « Convention sur la navigation du Rhin », puis, en 1816, la « Commission centrale de la Navigation du
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Rhin » ; enfin, on édicta encore un Règlement en 1831. C'était un exemple à suivre. Aussi, en dehors de la navigation du Rhin, la Prusse prit l'initiative de la création d'une association douanière entre les divers Etats de l'Allemagne, acheminement évident vers l'union politique : ce fut le Zollverein. Elle réussit d'abord, de 1819 à 1828, à englober dans cette fédération, en apparence purement économique et commerciale, les petites principautés souveraines englobées dans son propre territoire ou qui étaient ses voisines immédiates. En 1828, tandis que le grand-duché de Hesse entrait dans le Zollverein prussien, d'autres Etats allemands considérant cette association comme un danger d'absorption politique, voulurent former des groupements rivaux. La Saxe se mit à la tête d'un Zollverein du centre ; dans le Sud, ce fut l'union du Wurtemberg, de la Bavière et de Bade.
Mais l'Autriche, toujours maladroite et obstinée, contrecarra ces fédérations, parce qu'elles semblaient l'écarter de l'Allemagne. La Prusse, elle, toujours empressée à exploiter le mauvais vouloir et les maladresses de sa rivale, se substitua à elle, tant et si bien que les Zollvereine du Centre et du Sud se fusionnèrent dans celui du Nord qui était le sien. L'acheminement de la Prusse à l'hégémonie politique sur toute l'Allemagne, devenu patent pour les moins clairvoyants, constituait une menace directe pour la France et l'Autriche. Chateaubriand eut le mérite de signaler ce mouvement unitaire comme un danger. Il écrit : a L'Allemagne, comme l'Italie, désire aujourd'hui l'unité politique, et avec cette idée qui restera dormante plus ou moins de temps, on pourra toujours être sûr de remuer les peuples germaniques. » La Restauration a, du moins, à son honneur les négociations de 1829, avant qu'on la jetât par terre. Mais combien furent aveugles et coupables les hommes d'Etat qui, après 1830, fermèrent obstinément les yeux à ce qui se passait dans cette Allemagne que Mme de Staël leur montrait si sympathique. Et pourtant, dans ce pays, paraissaient des publications ardentes qui, au grand jour, souhaitaient et préconisaient l'union politique de toute l'Allemagne sous la direction de la Prusse. En 1831, par exemple, le livre d'un Sudiste, Paul Pi'izer, de
Stuttgart, intitulé la Correspondance de deux Allemands , qui eut un si grand retentissement, fut écrit pour exposer que la Prusse seule pouvait faire l'unité allemande, la grande Allemagne. L'auteur adjure les Allemands du Sud de se séparer de l'Autriche et de ne point faire obstacle, au nom de leur amourpropre local, à cette grande œuvre nationale : plus de jalousies, plus de haines entre frères, frères de race! L'Autriche ne comprit rien et fut aussi bornée que maladroite dans son traditionnalisme féodal. Le gouvernement français n'entendait pas davantage, ne voyait rien ! Il ne comprit pas que la question essentielle, pour la sécurité de la France, était de ne pas laisser englober les pays de la rive gauche du Rhin dans le Zollverein prussien. Chez nous, l'opposition seule était clairvoyante et avertie.
En 1836, Mauguin dénonça le danger au. Zollverein prussien : « Croyez-vous, dit-il à la Chambre des députés, qu'il soit avantageux pour la France, qu'à côté d'elle, une Puissance qui n'avait que quatorze millions d'habitants en ait aujourd'hui vingt-huit ? Ne voyez-vous pas que l'assimilation est déjà presque complète? Lorsque les intérêts matériels et moraux se réunissent pour assimiler les peuples, quand il n'y a plus entre eux que des séparations territoriales, ces séparations doivent tomber. » Thiers, ministre des Affaires étrangères, se contenta de persifler Mauguin : « Cette association, réplique-t-il, était inévitable; il n'est pas vrai qu'il en résulte l'unité politique de l'Allemagne; c'est une erreur complète1... »
D'autres, comme le Père Lacordaire, prennent gaillardement leur parti de l'hégémonie prussienne. En 1836, dans sa Lettre sur le Saint-Siège, il écrit : « La Prusse aspire à rassembler l'Allemagne sous sa domination, parce qu'il est nécessaire que tôt ou tard l'unité germanique se constitue, et qu'autant vaut la Prusse que l'Autriche pour hériter du tout. »
Et cependant, c'est à cet instant-là même, rappelait récemment M. Chuquet, que Henri Heine prédit « que l'Allemagne fera rouler un jour son tonnerre dont le grondement sera sans