FrÉDÉGAIRE, XLVII
royaume fut agrandie de toute la Neustrie. Clotaire ne garda pour lui que le pays situé au sud de la Loire. Après sa mort, en 629, Dagobert, son seul héritier, rétablit l'unité de la monarchie franque, dans toute son étendue géographique.
Il ne faudrait pas non plus supposer que cette concession à Dagobert d'un royaume à demi-indépendant ou le rétablissement de l'unité monarchique, eussent été l'occasion de quelque changement dans la constitution politique de l' Austrasie et des autres régions de la Gaule franque. En aucune façon : il y eut, sous tous ces régimes, trois maires du Palais, l'un en Austrasie, les autres pour la Neustrie et la Bourgogne. Sous un seul roi, il y avait trois grandes provinces administrativement autonomes, et une quatrième, l'Aquitaine, qui avait aussi ses traditions particulières. Tel est l'état du regnum Francorum, c'est-à-dire de la Gaule, au vne siècle.
En Germanie, les Francs du Mein, bien que plus barbares, sont néanmoins les meilleurs auxiliaires du roi d'Austrasie pour maintenir dans le devoir les Frisons, les Saxons, les Thuringiens, les Alamans, les Bavarois. La monarchie de Dagobert s'étend ainsi depuis le cours de l'Elbe jusqu'aux Pyrénées. Dagobert est un véritable empereur d'Occident; il intervient dans les affaires des Visigoths d'Espagne et l'empereur de Gonstantinople recherche son alliance. Par Dagobert, fut réalisé un empire franc précurseur de celui de Gharlemagne.
Les Francs n'étaient pas tous des guerriers : témoin, ce franc, nommé Samo, qui, associé à un certain nombre d'autres, pénètre jusqu'au cœur de la Germanie pour y faire le commerce. Il se crée une sorte de clientèle et de popularité chez des tribus slaves, les Vendes, cantonnés au delà de l'Elbe. Ceux-ci le firent roi et Frédégaire dit qu'il régna avec bonheur pendant 35 ans; il eut douze femmes Vendes qui lui donnèrent 22 fils et 15 filles.
Les Vendes ne sont que l'avant-garde d'autres tribus slaves et hunniques, qui font alors, avec eux, leur apparition dans l'histoire : Croates, Slovènes, Tchèques, Sorabes, Wiltzes, Obodrites, couvrent la Germanie, menacent les frontières de l'empire franc du côté de la Thuringe, sur l'Elbe et la Saale, en attendant le tour des rives du Danube ou du Rhin.
Ces incursions, quelque sérieuses qu'elles fussent, ne mettaient point en péril les populations rhénanes ; les villes de la rive gauche, relevées de leurs ruines, jouissaient d'une prospérité qui était comme le reflet de leur ancienne splendeur. On le constate par l'activité de leurs ateliers monétaires qui sont nombreux, par les ornements sculpturaux des sarcophages découverts dans la région rhénane, par les produits des arts industriels que les fouilles ont livrés à nos musées ; l'orfèvrerie mérovingienne, les bagues, colliers et bracelets, les armes, les boucles de ceinturons en bronze lamé d'argent ou incrustés de verroteries et de cabochons : tous ces monuments trouvés par milliers sur les bords du Rhin, sont de fabrication locale et attestent la renaissance artistique et l'activité industrielle du pays. C'est cette prospérité, autant que l'extension du royaume franc et les expéditions heureuses en Germanie, qui ont fait entrer le roi Dagobert dans la légende populaire.
A la tête d'une aussi vaste monarchie, le roi supportait mal l'autorité sans cesse grandissante du maire du Palais et l'arrogance des leudes. Sa colère éclata contre Chrodoald qui était pourtant apparenté à Pépin de Landen. Un jour, à Trêves, Chrodoald se rendait auprès du roi pour conférer avec lui, lorsqu'il fut assassiné par des sicaires postés à la porte de l'appartement royal. Chrodoald s'était, dit-on, souillé de toutes sortes de crimes; or, à cette époque, il n'y avait guère d'autre moyen d'exercer la répression des crimes des grands.
Mais si le meurtre de Chrodoald paraît indiquer, de la part de Dagobert, la volonté de secouer le joug de l'aristocratie et de résister à ses exigences, les leudes, toutefois, furent plus forts que le roi; il dut céder. Dès 633, Dagobert fut, comme son père, contraint d'instituer comme roi d'Austrasie, son jeune fils Sigebert II, sous la tutelle du duc Adalgise et de Cunibert, évêque de Cologne.
En 640, la 8e année du règne de Sigebert, Radulf, duc de Thuringe, s 'étant révolté, le roi dut se mettre en campagne. Parmi les chefs qui l'accompagnaient, figurait iEnovale, comte du Sundgau, à la tête des guerriers de son pays. Après avoir traversé la forêt de Buchau, on atteignit les frontières de la
Thuringe. Radulf avait installé son camp sur une colline qui dominait le cours de l'Unstrut. Sigebert battu, par suite de la défection de la milice de Mayence, perdit plusieurs milliers d'hommes ; le comte du Sundgau, ^Enovale, fut tué. Les débris de l'armée austrasienne repassèrent le Rhin qui les mit à l'abri des poursuites de l'ennemi1. Cette fois encore, le grand fossé du Rhin sauva la Gaule, mais la suzeraineté des Francs sur la Thuringe fut perdue.
Les Alamans, à leur tour, sur la rive droite du haut Rhin, refusèrent le tribut, impunément. La limite de la domination des Francs Austrasiens fut ainsi ramenée au Rhin, en 643; toute la région de la Germanie sur laquelle les Francs avaient étendu leur suzeraineté depuis Glovis, dut être abandonnée pour longtemps'2.
A la mort de Sigebert II, en 656, l'unité de la monarchie fut rétablie par son frère Clovis II; mais ce prince mourut au bout de quelques mois, n'ayant pour héritiers que des enfants en bas âge. Les maires du Palais gouvernèrent à leur place, laissant la royauté indivise, ou créant, à leur gré, des rois d'Austrasie ou de Neustrie.
Ghildéric II était seul roi de toute la monarchie franque depuis 670, lorsque l'évêque de Maëstricht, Théodard, confiant dans la justice de ce prince, entreprit d'aller le trouver pour faire restituer à son église des biens que les leudes avaient usurpés. Mais le motif de son voyage avait été soupçonné : avant que le prélat eut pu rejoindre Ghildéric, on le trouva assassiné dans la forêt de Bivalt, auprès de Spire, le 17 septembre 672. Saint Lambert, son successeur sur le siège de Maëstricht, tomba aussi sous le fer des meurtriers, pour un motif analogue : on voit, par ce double épisode, quelles étaient les mœurs de ces leudes austrasiens qui ne s'étaient pas encore entièrement dépouillés de la barbarie germaine. Lambert eut pour successeur saint Hubert, l'apôtre des Ardennes.
Celui-ci, fils de Bertrand, duc d'Aquitaine au temps du roi Dagobert, était l'un des hauts dignitaires de la cour d'Austrasie.