‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 223 sur 250 · Roih.vn, l'Europe à l'avènement du second Empire, p · texte numérisé non relu

Roih.vn, l'Europe à l'avènement du second Empire, p

C'est d'une mauvaise foi insigne, car il sait que je n'ai jamais prononcé un mot semblable *. »

C'est au milieu de ces bruits qu'eut lieu la proclamation de l'Empire. L'accueil enthousiaste qui lui fut fait, dans toute la France, glaça d'effroi les Prussiens. Il est certain, comme le remarque Albert Sorel, qu'il y eut beaucoup de réminiscences du premier Empire et d'espoir de reconquérir nos départements perdus « dans l'entraînement populaire qui porta Louis-Napoléon à la Présidence, et dans les acclamations qui saluèrent le second Empire2 ».

Un fait significatif se produisit à cette occasion, en Allemagne. La plupart des villes libres ou des Princes de la Confédération du Rhin, Francfort, Darmstadt, Nassau, le roi de Wurtemberg s'empressèrent de reconnaître Napoléon III, tandis qu'au contraire, le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, ne dissimula point son irritation et son inquiétude. Il affecta de voir dans le chiffre « III », pris par l'Empereur, une protestation contre les traités de Vienne qui n'avaient pas voulu considérer comme valable la proclamation de « Napoléon II », le duc de Reichstadt, fils de Napoléon Ier. Il trouvait que Napoléon III était, lui aussi, « la Révolution incarnée »; il craignit que son nom n'amenât des soulèvements en Belgique, en Pologne, en Italie, sur les bords du Rhin. Le 7 décembre, Frédéric-Guillaume écrit à son ambassadeur à Londres, le chevalier de Bunsen : « La Belgique est l'objectif le plus prochain de l'oiseau de proie récemment couronné3. » Un roi de Prusse qui traite les autres « d'oiseau de proie ! »

Bien que Napoléon III crût prudent de ne point parler de la question rhénane et de ne pas l'aborder directement, cette préoccupation de rendre à la France ses limites naturelles, était si conforme à la tradition républicaine et napoléonienne, qu'elle engendra fatalement un perpétuel malaise dans toute l'action diplomatique de l'Empereur : l'Europe savait trop bien quelle était sa pensée de derrière la tête. De là, les inquiétudes et les

1. Dépêche citée par Est. Ollivier, VEmpire libéral, t. II, p. 364, note.

2. Albert Sorel, le Traité de Paris du 20 novembre 1815, p. 146.

3. Cité dans P. de la Gorce, Histoire du second Empire, t. I, p. 116.

défiances de la Prusse, de l'Autriche, de la Bavière et des autres souverains allemands.

Napoléon III commença la réalisation de son grand dessein par l'Italie. Il en chassa l'Autriche; il rétablit le royaume d'Italie, créé par Napoléon Ier, et il restitua à la France le comté de Nice et la Savoie. C'était habile et la France ne saurait oublier ce redressement nécessaire de notre frontière naturelle des Alpes. Si nous n'avions pas aidé l'Italie à faire son unité, cette unité, prévue par Chateaubriand, se serait réalisée quand même, un peu plus tard, et vraisemblablement contre nous, car la France n'y eût pas gagné Nice et la Savoie, et nous eussions eu une puissance redoutable assise sur les deux versants des Alpes; notre frontière fût restée ouverte de ce côté comme elle l'est demeurée dans l'Est. Tant qu'un grand État n'a que de petits voisins, cette situation peut se tolérer; elle n'est plus admissible pour lui, dès qu'il a une grande frontière commune avec une nation jeune, pleine d'ambition, déjà puissante et qui n'aspire qu'à se développer au point de vue politique et économique. Sans limites naturelles, c'est le conflit fatal entre ces peuples nécessairement rivaux.

Si la Prusse était inquiète des projets qu'on prêtait, non sans raison, à Napoléon III, elle n'était pas fâchée, d'autre part, de l'affaiblissement de l'Autriche, son ennemie en Allemagne. Elle protesta donc faiblement et pour la forme contre la soi-disant violation par la France des traités de 1815, qu'elle-même violait tous les jours1. La question, pour Napoléon III, était de choisir entre la Prusse et l'Autriche. Il pouvait proposer son concours à l'une ou à l'autre. Des auteurs de Mémoires croient que l'Empereur eût réussi avec l'Autriche. Bismarck raconte dans ses Souvenirs (t. I, p. 326) qu'il sentait bien que le Cabinet de Vienne « sacrifierait au besoin la Vénétie ou la rive gauche du Rhin, si, par là, il pouvait acheter sur la rive droite une constitution fédérale avec la prédominance assurée de l'Autriche sur la Prusse ».

1. Voir notamment, Lettre du prince régent de Prusse au prince Albert, du U mars 1860 {The life of Prince Consort, by Théodore Martin, t. V, p. 47); cf. P. de la. Gorce, Histoire du second Empire, t. III, p. 207.

Napoléon III préféra rechercher l'amitié de la Prusse. Il crut qu'en échange de son concours contre l'Autriche, il obtiendrait de cette Puissance la cession des territoires rhénans qui avaient appartenu à la France, où son souvenir était resté, qu'on lui avait pris en 1815 par un abus de la force et où la Prusse n'était installée, contre le gré des habitants, que depuis quarante ans et en quelque sorte provisoirement. Ce fut une illusion que la diplomatie prussienne entretint jusqu'à la rupture finale, avec une monstrueuse perfidie, par des avances et des promesses sans cesse éludées et par des mensonges astucieux et bas. Mais avant de raconter comment Napoléon III fut joué impudemment par Bismarck et le roi Guillaume, on doit se demander pour quels motifs l'Empereur préféra la Prusse à l'Autriche. On ne peut, sans une profonde émotion, attacher son esprit aux péripéties de ce grand drame muet qui remplit la diplomatie du second Empire, que le public ne soupçonnait point, et d'où sortit la catastrophe de 1870, prélude de la guerre actuelle.

Napoléon III pensa qu'il devait préférer l'alliance de la Prusse à celle de l'Autriche, d'abord parce qu'on était au lendemain de la guerre d'Italie et que l'Autriche vaincue ne pouvait avoir qu'un profond ressentiment contre la France. D'un autre côté, l'influence de l'Autriche en Allemagne, surtout sur les bords du Rhin, avait singulièrement diminué; le Zollverein avait mis la plus grande partie de l'Allemagne à la merci delà Prusse qui possédait une portion des deux rives du Rhin. C'est la Prusse, la liesse et la Bavière qui, en cas de réussite, nous , eussent cédé des territoires, ce n'est pas l'Autriche. En cette affaire, remarquons-le bien, Napoléon III était dans la tradition de la Révolution, car c'est avec la Prusse que le Directoire avait négocié le traité de Bâle, en 1795. A cette époque, la Prusse avait consenti à ce que la France occupât toute la rive gauche du Rhin, et elle avait bénéficié de notre large appui pour obtenir des compensations en Allemagne. Par conséquent, Napoléon III pouvait dire à la Prusse qu'il ne réclamait d'elle que des concessions qu'elle avait déjà consenties.

Telles furent, évidemment, quelques-unes des considérations qui poussèrent Napoléon III dans la recherche de l'amitié fatale

de la Prusse. Et puis, il y eut la froideur de 1" Autriche contrastant avec les cajoleries de Bismarck et ses avances perfides. Lors de l'insurrection de Pologne, lors de l'affaire du Slesvig- Holstein, le ministre prussien craignant l'intervention de la France, déclare au général Fleury, représentant de Napoléon III, qu'il préférerait abandonner les provinces rhénanes plutôt que de rétrocéder à la Pologne le duché de Posen. Le 25 août 1864, il laisse entrevoir au duc de Gramont, notre ambassadeur à Vienne, que si la France veut donner son concours à la Prusse contre l'Autriche, il nous cédera peut-être les provinces rhénanes : « Celui qui peut donner les provinces rhénanes à la France, dit-il, c'est celui qui les possède. »

Et tandis qu'il fait ces insinuantes déclarations, le même homme favorise les menées des pangermanistes dont le prosélytisme s'étend surtout dans l'Université et les écoles. « C'est la mission des Allemands, — écrit en 1855, le professeur Nabert, de l'Ecole supérieure de Hanovre, après avoir visité l'Alsace, c'est la mission des Allemands de soumettre de nouveau à leurs lois ce vaste domaine du Rhin et de l'Escaut qui parle leur langue l. »

Dès le milieu du xix6 siècle, les savants allemands, Berghaus, Kiepert et d'autres, professent que la domination politique de l'Allemagne doit s'étendre jusque-là où s'étendent les dialectes germaniques, et par application de cette théorie, ils englobent dans l'Allemagne non seulement l'Alsace et une partie de la Lorraine, mais le Luxembourg, la Hollande, la moitié de la Belgique et la Flandre française qui parle un patois flamand.

Le 6 mai 1866, lorsque le conflit austro-prussien, par suite des manœuvres de Bismarck, parvient à son plus haut degré d'acuité, Napoléon III, se sentant joué par la Prusse, laisse enfin éclater la sourde colère qui bouillonnait dans son âme. Un concours régional d'agriculture avait amené l'Empereur à Auxerre. Dans sa réponse aux paroles de bienvenue que lui adressa le maire, il fit entendre des menaces belliqueuses. « Le département de l'Yonne a été un des premiers à me donner ses suffrages en 1848, c'est qu'il savait, comme la grande majorité

1. Docteur Nabert, Uber Sprachgrenzen (Hanovre, 1856), cité par Gh. Pfistkr» la Limite de la langue française, p. 6.

du peuple français, que ses intérêts étaient les miens, et que je détestais comme lui les traités de 1815. »

Cette phrase qui produisit en Europe une si profonde émotion, et dont les partis politiques, en France, se sont emparés pour la réprouver et accuser l'Empereur de vouloir nous jeter dans une guerre d'aventures, n'était-elle pas l'expression de la pensée de la France patriote, depuis 1815 ? Chateaubriand et Béranger, Edgar Quinet, Augustin Thierry, Louis Blanc, et vingt autres ne l'avaient-ils pas prononcée avant Napoléon III ? A la lumière des événements d'aujourd'hui, au bruit du canon de Verdun et des roulements de tonnerre de la Somme, ce qu'on doit regretter c'est que la menace de Napoléon III n'ait pas été suivie d'effet, et que l'Empereur ne soit pas intervenu avec une armée pour tendre la main à l'Autriche, au moment de Sadowa. La menace terrifia Bismarck qui sut parer le coup : « Que veut donc l'Empereur, demanda-t-il, doucereux et hypocrite ? Qu'il le manifeste ; qu'il nous fasse connaître le minimum de ses exigences, nous verrons si nous pouvons les satisfaire. Il veut des compensations en vue de nos accroissements éventuels. Soit ! mais qu'il explique lesquelles. Il en est qui lui sont naturellement indiquées, la partie française de la Belgique et de la Suisse, partout où on parle français sur votre frontière. Veut-il de la terre allemande ? S'il en demande trop, par exemple toute la rive gauche du Rhin, Mayence, Coblence, Cologne, je préférerais m'entendre avec l'Autriche, renoncer aux Duchés et à bien d'autres choses encore. S'il est raisonnable, s'il ne veut que le pays compris entre le Rhin et la Moselle, je pourrai proposer au~Roi d'y consentir et, au moment suprême, quand il serait au point de tout perdre ou de tout gagner, peutêtre s'y déciderait-il. Mais que l'Empereur parle ; que nous sachions ce que nous devons espérer, ou ce que nous devons craindre *. »

Ces avances n'étaient qu'un piège, ces suggestions sur les pays voisins n'avaient qu'un but : nous brouiller avec d'autres. Quoi qu'il en soit, la question rhénane fut débattue à Paris, dans

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