‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 224 sur 250 · Ém. Ollivier, l'Empire libéral, t. VIII, p · texte numérisé non relu

Ém. Ollivier, l'Empire libéral, t. VIII, p

les conseils de l'Empereur. Duray conseilla de s'emparer des provinces du Rhin. Persigny voulait seulement qu'on amenât les Prussiens à ne plus rien posséder sur la rive gauche du Rhin, sans annexer ce pays à la France. De la sorte, nous n'eussions été en contact qu'avec deux petits Etats allemands qui, bien vite, au nom des souvenirs historiques, auraient d'euxmêmes gravité dans l'orbite de la France, sans perdre leur indépendance.

Napoléon III sembla un instant donner son acquiescement à la proposition de Persigny, puis il y renonça. Dans une lettre publique à Drouyn de Lhuys, du 11 juin 1866, il déclara repousser « toute idée d'agrandissement territorial tant que l'équilibre européen ne serait pas rompu. Nous ne pourrions, dit-il, songer à l'extension de nos frontières que si la carte de l'Europe venait à être modifiée au profit exclusif d'une grande puissance, et si les provinces limitrophes demandaient par des vœux librement exprimés, leur annexion à la France ».

La veille de la guerre qui devait se terminer le 3 juillet 1866 à Sadowa, Bismarck et Guillaume qui avaient tout mis en œuvre pour la préparer et la rendre nécessaire, feignirent de la subir, contraints et forcés : « J'ai tout fait, dit le Roi, pour épargner à la Prusse les charges et les sacrifices d'une guerre ! Mon peuple le sait ; Dieu le sait aussi, lui qui sonde les cœurs ! » Et Bismarck ajoutait : « Nous pouvons en appeler, avec une conscience tranquille, au jugement des hommes d'Etat impartiaux pour décider de quel côté il a été fait preuve de conciliation et d'amour de la paix jusqu'au dernier moment. »

Telles furent les hypocrites déclarations des provocateurs de l'Autriche, lorsque celle-ci eut été acculée à la nécessité diplomatique de déclarer la guerre. La même situation devait se produire avec la France, en 1870. Gomme le dit Emile Ollivier, « une telle tranquillité de conscience dans l'affirmation mensongère épouvante ».

En entrant en campagne, le Gouvernement prussien fut obligé de dégarnir sa province rhénane pour transporter toutes ses troupes en Bohême. Le Rhin se trouvait presque à la merci de Napoléon III ; cette pensée hantait l'esprit de Bismarck. Il crut

prudent et opportun de nous endormir encore par de nouvelles avances. Il en parla habilement au diplomate italien Govone ; il confia à notre ambassadeur Benedetti : « Il ne serait peut-être pas tout à fait impossible d'amener le Roi à céder à la France les bords de la Haute-Moselle. Cette acquisition, jointe à celle du Luxembourg redresserait votre frontière de manière à vous donner toute satisfaction1. »

Quel fondement pouvait-on faire sur une pareille proposition, ainsi formulée et venant d'un tel homme? Ses bonnes dispositions étaient, à coup sûr, plus feintes que sincères; néanmoins, on eût dû, semble-t-il, et vu les circonstances, saisir la balle au bond et entamer, au moins, des pourparlers sur la base ainsi posée par Bismarck lui-même. Peut-être eut-on bénéficié des chances encore incertaines de la guerre. Une fois de plus, on préféra attendre des événements une occasion meilleure : ce fut l'erreur, la faute horrible, irréparable, inexpiable. C'est surtout en politique extérieure qu'il faut savoir saisir le moment opportun.

1. Benedetti, Ma mission en Prusse, p. 165 (lettre du 4 juin 1866) ; P. de la Gorcb, Histoire du second Empire, t. IV, pp. 625-626.

Page 1