Cité par Ém. Ollivier, l'Empire libéral, t. VIII, p
Le Rhin dam l'histoire. — IL 30
chelieu. « La France, disait le ministre du grand-duc de Hesse- Darmstadt, Dalwigk, à Lefebvre de Béhaine, doit entrer sans délai dans le Palatinat et dans la Hesse, elle n'y rencontrera ni haine ni préjugés nationaux. Une démonstration hardie de la France produirait sur ces populations du Midi, qui ne sont encore qu'étourdies par les victoires de la Prusse, un immense effet... L'entrée immédiate des troupes françaises dans le Palatinat rendrait aussitôt au Midi de l'Allemagne le courage de résister aux envahissements de la Prusse. La France fournirait aux Etats du Sud le moyen de s'assurer une existence sérieuse et indépendante i . »
Sans recourir aux armes, Napoléon III se flatta, sur ces données, qu'une Confédération de l'Allemagne du Sud, depuis le Mein, contre-balancerait la Confédération de l'Allemagne prussienne. Mais pour que cette Ligue du Sud pût se former et se soutenir par la France, il fallait que l'Empereur évitât de montrer ses visées sur la rive gauche du Rhin, puisque la Hesse et la Bavière y étaient possessionnées. C'est pourquoi, tout en soutenant les Sudistes, on fut obligé, vis-à-vis delà Prusse, de se rabattre sur les compensations extérieures que Bismarck faisait mine de proposer. On s'obstina dans l'illusion, raconte M. de la Gorce, que « la Prusse dépasserait la mesure de l'ingratitude commune si, remaniant à son gré toute l'Allemagne du Nord, elle ne permettait, au profit de la France, quelques rectifications de frontière ».
Dès lors, nos diplomates intriguent lamentablement autour de Bismarck pour obtenir ces « compensations » qu'ils ne savent même pas formuler. Une fois, ils demandent Mayence, et Bismarck, pris d'un accès de franchise et de mauvaise humeur, déclare à notre ambassadeur Benedetti, « qu'il préférerait disparaître de la scène politique plutôt que de consentir à la cession de Mayence2 ». Une autre fois, on revient à la conception d'un Etat neutre, comme la Suisse et la Belgique, qui serait constitué dans la province rhénane, en faveur d'un prince choisi dans la famille
1. Lbfebvue de Béiïaiwe à Drouin de Lhuts, 11 août 1866; Ém. Olliyibr, l'Empire libéral, t. VIII, p. 525.
2. Bbhedetti, Ma mission en Prusse, p. 105 ; P. de la Gorce, t. V, p. 54.
des Hohenzollern1. Ou bien, on demande la cession de Landau, de Sarrebruck, de Sarrelouis, du Luxembourg. Notre diplomatie désemparée est comme un vaisseau sans mât ni boussole ; elle gire de tous les côtés, d'un jour à l'autre. Bismarck s'en amuse et joue avec elle comme le tigre avec ses victimes.
Un jour, Bismarck propose à notre ambassadeur ni plus ni moins que la Belgique, et Benedetti rédige, de concert avec l'astucieux Teuton, un projet de traité secret qui annexerait ce pays à la France. Le traité ainsi ébauché, écrit et corrigé de la main de Benedetti, Bismarck le prend et le met dans sa poche, l'œil injecté, le sourire sardonique sur les lèvres : c'est la diplomatie au Vaudeville ! On devine l'usage que Bismarck fit du compromettant papier auprès des Puissances étrangères. En le montrant partout, en confidence, il se garde bien de dire qu'il l'avait dicté ; il ne raconte point comment le texte en est parvenu entre ses mains. Avec ce prétendu projet, il fait autour de nous le vide dans toute l'Europe ; puis, après avoir signé avec la Bavière un traité d'alliance qui oblige cette dernière à marcher avec la Prusse dans le cas où la France attaquerait l'Allemagne, il envoie une garnison prussienne occuper Mayence, en enjoignant aux Hessois d'en déguerpir2.
Le plus fort, c'est que, tandis que l'homme infernal essayait de nous déconsidérer, en nous représentant comme de véritables pirates tout prêts à nous précipiter sur la Belgique, les Allemands eux-mêmes convoitaient ce pays. Quelques années plus tard, en effet, Henri de Treitschke, leur grand historien, l'inspirateur des hommes politiques de la Prusse, dans sa brochure V Allemagne et les Pays neutres, parue en 1870, a l'impudence d'écrire en parlant de la Belgique: « Se peut-il que l'Allemagne continue plus longtemps à souffrir ce scandale européen, cette plante parasite accrochée au flanc de notre empire... ! Quant à l'adhésion des habitants eux-mêmes du pays, il nous suffira, pour l'obtenir, de quelques menaces d'ordre commercial. » Et
1. P. iie la. GoRcr;, Histoire du second Empire, t. V, p. 62.
2. V. surtout au sujet du projet de traité sur la Belgique le livre de Besbdbtti, Ma mission en Prusse, p. 182 et suiv. , et Emile Ollivieh, l'Empire libéral, t. VIII» p. 640 ; P. de la Gorce, op. cit., t. V, p. 68.
cinquante années durant, on vit les Allemands se livrer à une pression inouïe, travestissant les textes, faussant le sens de l'histoire, pour essayer de persuader aux Belges qu'ils sont Germains, qu'ils ont la mentalité, les mœurs, l'érudition germaniques.
C'est un fait aujourd'hui avéré, qu'au mois d'août 1914, lorsque le gouvernement allemand a demandé à la Belgique libre passage sur son territoire pour envahir la France, il avait le dessein perfide non pas seulement de passer, mais de conquérir et de garder. Les Allemands se sont installés à Anvers avec l'idée préconçue et bien arrêtée de n'en sortir jamais que chassés par la force. Voici, encore une fois pris sur le fait, le mensonge pangermaniste que nul scrupule n'arrête : qu'on juge par là de la naïveté de ceux qui, en France, croient qu'en respectant les frontières que l'Empire allemand s'est donnée en 1871, les pangermanistes corrigés laisseraient en repos l'Occident de l'Europe.
En 1866, le projet d'annexion de la Belgique à la France ne pouvait être pris au sérieux par personne, ni en France ni chez les autres Puissances de l'Europe. On ne s'en émut point. Mais il en fut tout autrement du projet d'annexion du grandduché du Luxembourg. Le Luxembourg était, au moyen âge, un pays français; ses princes, indépendants dès le démembrement carolingien, furent alliés ou vassaux de nos rois ainsi que les ducs de Lorraine ; ils combattirent souvent dans les rangs des armées françaises, comme l'héroïque Jean l'Aveugle à Crécy. Les empereurs que fournit la maison de Luxembourg furent considérés comme des empereurs français. Le duché fut possédé par Louis XIV et c'est Vauban qui fortifia sa capitale. Nous avons dit le rôle important que joua cette forteresse dans la protection ou l'invasion de la France. Le Luxembourg redevint français sous la Révolution et sous Napoléon, jusqu'en 1815. Bien que les traités de 1815 l'eussent démembré et livré en partie au roi des Pays-Bas, les sentiments de la population y restèrent, sans conteste, plus français que hollandais ou prussiens. Après 1830, avec un peu plus d'énergie de notre Gouvernement, ce pays fût redevenu français, comme il le demandait. Plus habiles que nous,
les Prussiens s'y insinuèrent, l'englobèrent dans le Zollverein et obtinrent du roi de Hollande le droit de mettre une garnisson dans la forteresse déclarée fédérale.
Les Luxembourgeois, qui détestaient les Prussiens, ne cessèrent de demander le retrait de cette garnison. Cette demande fut de nouveau présentée officiellement par le gouvernement du Luxembourg, le 23 juin 1866, avant Sadowa. Bismarck la repoussa. Les Luxembourgeois comprirent, dès lors, qu'ils avaient à redouter une annexion pure et simple à la Prusse, et cette crainte était d'autant plus fondée que leur pays était séparé géographiquement de la Hollande par des cantons prussiens. Leur protecteur, le roi de Hollande, n'avait avec eux que des rapports administratifs ; le Luxembourg n'était guère pour lui qu'une source d'embarras; la Hollande elle-même pouvait subir le contre-coup de cette situation et se trouver, un jour, prisonnière de la Prusse dont la monstrueuse mâchoire saisit et ne lâche plus.
Au point de vue français, la garnison prussienne de Luxembourg était une menace permanente; nous étions à la merci d'une attaque brusquée. Et puis, la mainmise des Prussiens sur la forteresse montrait bien clairement que les avances faites par Bismarck à notre gouvernement, au sujet de la Belgique, n'étaient qu'une moquerie, une mystification.
Il fallait aviser au moyen de nous débarrasser des Prussiens installés par trop insolemment à notre porte. G'est dans ces conditions que naquit la « question du Luxembourg ». Notre ministre des Affaires étrangères, M. de Moustiers, s'obstinant à croire que le gouvernement prussien avait encore quelques scrupules de convenance ou d'équité, s'imagina qu'il l'amènerait à ne pas conserver contre toute espèce de droits, en dehors de ses frontières et si près de nous, une garnison inutile au point de vue de la défense naturelle de la Prusse, et dont le caractère était éminemment offensif vis-à-vis de nous1.
Ainsi, les Luxembourgeois redoutant leur annexion à la Prusse, les Pays-Bas ne tenant point à les conserver sous leur