LA GUERRE DE
En 1867, une fois évanouies, comme la joyeuse rumeur d'une fête populaire, les illusions pacifiques de l'Exposition uniververselle, si brillante et où défilèrent en amis tous les souverains de l'Europe, le malaise général dont souffrait la France par la question rhénane, cette plaie toujours ouverte, se fit sentir avec plus d'acuité que jamais. Il n'était pas nécessaire d'être profond politique pour voir s'approcher le hideux spectre de la guerre. On la prédisait, on l'annonçait de toutes parts; les Prussiens s'y préparaient avec une fièvre de maniaques du militarisme, comme des gens dont la guerre est l'industrie, suivant le mot célèbre de Mirabeau. Bismarck, ainsi qu'il en fait l'aveu dans ses Souvenirs, considérait qu'une guerre avec la France était le corollaire de la guerre avec l'Autriche.
Dès 1868, Pré vost-Paradol, dans son livre, la France nouvelle, dénonçait comme inévitable la guerre avec la Prusse, celle-ci étant décidée, non seulement à absorber toute l'Allemagne, mais à pousser ses ambitions sur la rive gauche du Rhin et à conquérir au moins l'Alsace, la Lorraine, le Luxembourg et d'autres pays encore: l'appétit vient en mangeant. Le cri d'alarme poussé par Prévost-Paradol n'eut un si grand retentissement que parce qu'il exprimait une terrifiante perspective qui hantait tous les esprits. Le philosophe inquiet ajoutait comme avertissement : « La victoire peut nous être infidèle ; ce serait alors le tombeau
de la grandeur française, et nous serions réduits à vivre de notre gloire passée, à figurer pour mémoire parmi les grandes puissances, à fatiguer l'Europe des souvenirs de Louis XI Y et de Napoléon, comme l'Espagne jette aux chancelleries indifférentes les 1.0ms de Philippe II et de Charles-Quint. »
Le pressentiment de Prévost-Paradol se trouvait corroboré par toutes les informations qui venaient d'Allemagne et par les missions secrètes que l'Empereur envoyait dans ce pays. Un rapport de notre ambassadeur Benedetti montre, dès les premiers mois de 1868, la Prusse cherchant non seulement à s'agrandir au sud du Mein, mais essayant de projeter ses tentacules sur tous les pays qu'elle classait, à tort ou à raison, comme allemands, par la langue, l'origine ethnique et l'histoire telle que Treitschke la fabriquait. Le colonel Stoffel, aide de camp de Napoléon III, envoyait de Berlin des renseignements confidentiels qui concordaient avec ceux de l'ambassadeur et qui, en outre, donnaient des précisions sur les formidables armements préparés en secret par TEtat-major prussien. « Cette nation, notait Stoffel, énergique, sans scrupules, dont les frontières s'avancent jusqu'à neuf jours de marche de Paris, compte trente millions d'àmes et dispose d'un million de soldats. » Cela n'empêchait point le gouvernement prussien ni le gouvernement français de proclamer leur attachement à la paix que rien ne troublait en apparence. Mais ces protestations pacifiques trahissaient elles-mêmes, par leur insistance, un malaise avivé encore par des froissements, comme celui qui surgit à l'occasion du roi George de Hanovre qui, chassé de ses Etats par les Prussiens, était venu demander un asile à la France, en Alsace ; la Prusse nous obligea à l'expulser; ou encore, lorsque Napoléon III essaya de mettre entre les mains d'une compagnie française l'exploitation des chemins do fer belges et luxembourgeois (1868-1869). A Berlin, on étalait aux boutiques des libraires, comme on le fera encore en préparant la guerre de 1914, des cartes géographiques sur lesquelles l'Alsace et la Lorraine étaient englobées dans le territoire allemand1. Dans les brasseries, soldats, fonc-
1. P. de la. Gorge, Histoire du second Empire, t. VI, p. 157.
tionnaires, tout ce qui touchait au monde officiel, annonçait « le prochain anéantissement de la grandeur française ». Schleinitz, ministre de la Maison du Roi, préconisait la destruction de la France : partout, c'était le delenda Carthago.
On sait que la France, et c'est là son titre de gloire, tout en propageant la langue française, n'a jamais cherché à faire violence aux populations de nos provinces pour interdire et faire disparaître nos idiomes ou dialectes provinciaux. Le basque, le breton, le flamand, le provençal et tous nos patois de langue d'oïl et de langue d'oc, étaient parlés et écrits, à côté du français; ils le sont même encore aujourd'hui; avant le xixa siècle, « pas un mot de français n'était enseigné dans les villages d'Alsace ou de la Lorraine allemande ». Le dialecte alsacien fut si bien respecté que les actes notariés et les publications officielles ont toujours été rédigés dans les deux langues, jusqu'en 1870. Toutefois, sous Napoléon III, le ministre de l'Instruction publique ayant pris un arrêté pour que le français fût enseigné dans les écoles de toute la France, y compris l'Alsace, bien entendu, on vit, — chose inouïe, en vérité — les Allemands en Allemagne entrer en fureur. En 1869, Richard Bœckh somme le gouvernement prussien « de faire des remontrances à la France, pour que celle-ci cesse d'enseigner le français dans les écoles de l'Alsace- Lorraine2 ». Partout on se mit à chanter, en Allemagne : « Là, près des Vosges, est un trésor perdu ; là, du sang allemand doit être délivré du joug de l'enfer3. »
Alors qu'on commençait à exalter, en France, la science allemande et l'érudition historique des Allemands, ceux-ci, faussaires en histoire comme en diplomatie, prenaient à tâche, remarque Alfred Rambaud, « de fausser les idées du peuple allemand sur ses rapports antérieurs avec la France. L'Université, le gymnase ou l'école primaire, les gros ouvrages scientifiques, aussi bien que les manuels élémentaires et même les livres d'enfants, ont eu leur rôle dans cette œuvre de déprava-
1. Ch. Pfister, la Limite de la langue française et de la langue allemande, p. 40.