P.-J. Proudhon, op. cit., pp. 17 et
sous le drapeau de la République, franchement et loyalement, les hommes de tous les partis politiques et sociaux! Mais il n'en fut pas ainsi à la fin du second Empire; l'opposition politique fit différer, par exemple, l'application de la loi du maréchal Niel, qui organisait la Garde mobile. Que dis-je ! des Français poussèrent l'aberration jusqu'à se réjouir des victoires des Prussiens, parce qu'elles les débarrassaient du régime impérial, et leur frayaient la route du pouvoir.
Les nations payent, tôt ou tard et souvent bien cher, d'aussi lamentables et honteux égarements. Il y avait aussi les utopistes, les théoriciens de la Paix universelle et de la fraternité des peuples, braves gens, souvent, dont la niaiserie était recouverte du vernis de l'austérité et de l'honnêteté ; il y avait la foule grossissante des révolutionnaires, contempteurs de toute loi, perturbateurs de tout ordre social; enfin, il faut compter la tourbe des claquedents de gazettes ou d'estaminets, gens sans information ni conscience, qui démolissaient un ministère, pronostiquaient une révolution, pourfendaient une grande puissance, tous les matins ! de toute leur énergie malfaisante, on les voyait alors, — on les a vus aussi plus récemment, — s'opposer à la préparation de la guerre; mais si la guerre éclate, leurs hurlements se déchaînent contre le gouvernement qui n'a pas su la préparer. Quel contraste avec l'union des cœurs et des volontés à Berlin, la méthode et la discipline allemandes!
Une seule politique s'imposait à notre Gouvernement : manœuvrer diplomatiquement de manière à éviter que l'Allemagne tout entière fit bloc contre nous, en cas de guerre. Il fallait exploiter les sentiments particularistes des Sudistes, s'allier avec eux ainsi qu'avec l'Autriche, et peut-être aussi avec l'Italie; isoler l'Allemagne prussienne en lui opposant les intérêts des États du Sud dont nous voulions assurer l'indépendance.
Pour réaliser ce programme et y amener l'opinion dans les États du Sud, il fallait du temps. Or, Bismarck, attentif à la manœuvre, était bien décidé à ne point nous en laisser. Napoléon III était sincère lorsqu'il déclarait vouloir la paix, ne cessant de répéter : « L'Empire, c'est la paix. » Et il disait à ses ambassadeurs : « Surtout ne parlez pas de la question rhénane. »
Le 2 janvier 1870, il choisit un ministère nettement, disons aujourd'hui aveuglément pacifiste. Emile Ollivier fut le Cardinal Fleury du second Empire : il voulait franchement, honnêtement la paix, et au bout de quelques mois, il laissa la France avec la grande guerre sur les bras. C'est le moment, en effet, que choisit Bismarck pour nous faire cette guerre tant désirée par lui. Le gouvernement prussien agit de môme, en 1914 : n'étionsnous pas aussi, en France, aveuglément pacifistes ?
Pourtant, la manœuvre du gouvernement français commençait à porter ses fruits. « Il n'est guère douteux, a écrit récemment M. Joseph Reinach, que dans les premiers mois de 1870, le flot unitaire allemand avait rétrogradé. C'est l'aveu textuel d'un historien allemand, Klûppfel, grand admirateur de M. de Bismarck. Le courant rétrogradait en Wurtemberg, où Varnbtiler disait à notre ministre Châteaurenard : « Sans la guerre ou, tout au moins, sans la crainte de la guerre, je ne crois pas que les tendances de la Prusse fassent des progrès. » 11 rétrogradait davantage encore en Bavière, où le prince de Hohenlohe avait été remplacé aux affaires par le comte de Bray... »
De Bray détestait les Prussiens ; il était l'ami du ministre autrichien, le comte de Beust, et du ministre français, le duc de Gramont. Tous les trois, encouragés par Napoléon, rêvaient d'une « revanche de Sadowa », et d'une alliance de l'Autriche avec la France.
Bismarck connut ou devina ces intrigues, car il écrit dans ses Souvenirs : « En France, on cherchait un cas de guerre contre la Prusse qui, autant que possible, n'eut pas l'air de s'adresser à toute la nation allemande. » Il s'agissait, pour la France, de détacher l'Allemagne du Sud de la Prusse, et de lui faire faire, de nouveau, cause commune avec l'Autriche. Il fallait, en un mot, puisque la guerre préparée par la Prusse était inévitable, une guerre qui put permettre aux Sudistes de dire aux Prussiens : « L'Allemagne n'est pas en cause, c'est la Prusse toute seule; le casus fœderis n'est pas applicable dans cette circonstance, nous ne marchons pas avec vous. »
C'est alors que Bismarck lança, pour entraîner l'Espagne dans son alliance, la candidature Hohenzollern. Ce prince était
un Prussien. Sa candidature au trône d'Espagne n'intéressait que la Prusse ; elle ne pouvait passionner les autres cours d'Allemagne ; si une guerre éclatait à ce sujet entre la Prusse et la France, les États du Sud de l'Allemagne pouvaient nier le casus fœderis. Cette éventualité paraissait devoir se produire d'autant plus sûrement si l'agresseur était la Prusse et non la France. D'après ce que l'on peut deviner de documents encore inédits et sur lesquels on a récemment cherché à projeter quelque lumière, la Bavière, par son ministre De Bray, promit sa neutralité pour le cas où l'agression viendrait de la Prusse.
Dès lors, le plan de Bismarck, bien informé, fut tout tracé : manœuvrer de manière à obliger la France à déclarer la guerre ; mettre le gouvernement français dans une situation telle qu'il parut être l'agresseur et lui, Bismarck, le provoqué. « On sait assez, dit M. J. Reinach, que la politique de Bismarck fut de se faire déclarer la guerre, parce que le casus fœderis serait alors formel, et que toute l'Allemagne répondrait aussitôt à l'appel de la Prusse. »
On connaît les faits; l'astuce et la fourberie de Bismarck et du roi Guillaume, la falsification de la fameuse dépêche d'Ems. Après ce coup de faussaire et de brigand, Bismarck dit à son Roi : « Il est essentiel que nous soyons les attaqués. La présomption et la susceptibilité françaises nous donneront aisément ce rôle. Si, comme Sa Majesté m'y autorise, je communique aussitôt aux journaux le texte que je viens de vous lire, et si, en outre, je le télégraphie à toutes nos ambassades, il sera bientôt connu à Paris. Non seulement par ce qu'il dit, mais par la façon dont il aura été répandu, il produira là-bas, sur le taureau gaulois, l'effet du drapeau rouge1. »
Et telle était la passion de la guerre chez les trois hommes entre lesquels avait lieu ce sinistre dialogue, le roi Guillaume, Bismarck et de Moltke, que ce dernier ajouta : « S'il m'est donné de vivre assez pour conduire nos armées dans une pareille guerre, que le diable emporte aussitôt après ma vieille carcasse. »
L'histoire de cette fourberie et de ce complot déconcerte,
1. P. db la Gorcb, t. VI, Histoire du second Empire, pp. 283-284.
quand on songe que les trois malfaiteurs firent croire au monde entier que c'était la France qui provoquait la guerre, et qu'ils eurent la machiavélique habileté de se la faire déclarer. Les témoignages surabondent aujourd'hui, en ce qui concerne la responsabilité de la guerre de 1870. C'est Bismarck qui la voulut et la fit éclater; c'est lui qui, par ses mensonges trompa l'Europe, faisant croire que la responsabilité en incombait à Napoléon III et à ses ministres. Plus tard, après le succès, Bismarck a déclaré lui-même : cette guerre de laquelle est née l'unité et la grandeur de l'Allemagne, a été voulue, préparée et imposée par moi. Je m'en vante !
A la suite de ces aveux de Bismarck, la Gazette libérale de Berlin écrivit : « L'histoire de la dépêche d'Ems, telle qu'elle est racontée dans le Nouvelliste de Hambourg (le journal de Bismarck), détruit tout un cycle de légendes qui s'était formé au sujet de l'origine de la guerre de 1870. » Et la Germania eut alors le courage de déclarer : « Tout Allemand sentira une rougeur de honte, quand il constatera, à la suite du témoignage de l'ancien Chancelier lui-même, que l'Allemagne a été indignement trompée au sujet de la guerre de 1870. M. de Bismarck n'a pas seulement désiré la guerre, mais il l'a amenée par tous les moyens. »
On se rappelle avec quelle impudence cynique le roi de Prusse et Bismarck, avant Sadowa, protestèrent devant l'Allemagne et le monde entier, qu'ils subissaient la guerre et qu'ils avaient essayé de l'éviter par tous les moyens. Après l'avoir provoquée, préparée, rendue inévitable, ils avaient manœuvré pour obliger l'Autriche à la déclarer. La même fourberie réussit contre la France en 1870. Bismarck accula Napoléon III à la nécessité de déclarer la guerre, si bien que l'Empereur des Français, qui avait besoin de la paix pour la réalisation de son plan sudiste, parut être le provocateur, et il en porta effectivement l'injuste et cruelle responsabilité.
Devant l'opinion publique, Napoléon III resta longtemps l'agresseur, bien qu'il eut dit dans sa proclamation de juillet 1870 : « Le véritable auteur d'une guerre n'est pas toujours celui qui la déclare, c'est bien plutôt celui qui la rend nécessaire. »
Le Rhin dans l'histoire. — II. 31
Le public ne comprit pas, ni en France, ni en Allemagne. Le peuple allemand vit, de bonne foi, dans la déclaration de guerre une agression de la France ; toute l'Allemagne se souleva contre nous, et ni les cours sudistes ni l'Autriche n'osèrent aller contre l'opinion, en se déclarant neutres ou pour nous, comme elles l'avaient promis.
Dès le mois de mars 1870,1a coopération de l'Autriche à une guerre contre la Prusse avait été promise à Napoléon III, mais sans qu'une convention formelle eut été signée. Pour la faire ratifier, l'Empereur envoya à Vienne, à la fin de mai, son aide de camp, le général Lebrun. Le 16 juin, celui-ci fut reçu par l'empereur d'Autriche qui l'accueillit très courtoisement, mais lui dit : « Je veux la paix, et je ne ferais la guerre que si j'y étais forcé. » Et il ajouta qu'il n'interviendrait dans le conflit entre la Prusse et la France que si Napoléon III se présentait en libérateur dans l'Allemagne du Sud dont l'indépendance était menacée par la Prusse.
Quant aux États du Sud eux-mêmes, quels furent, au juste, leurs engagements vis-à-vis de Napoléon III ? Ils existaient; mais dans quels termes et sous quelles conditions ? Qui pourra jamais le dire, avec documents à l'appui?
En 1909, A. de Ruville, professeur à l'Université de Halle, publia, sous le titre : La restauration de V Empire allemand^ , un livre dans lequel il raconte que, sur l'ordre de Napoléon III, Rouher, avant la chute de l'Empire, avait fait transporter du Palais des Tuileries à son château de Gerçay, près Brunoy, à 25 kilomètres de Paris, des liasses considérables de documentsdiplomatiques qui, le 10 octobre 1870, tombèrent entre les mains des Prussiens. Ces documents, reconnus par des soldats allemands, furent envoyés à Bismarck, alors à Versailles. Celui-ci les considéra comme extrêmement précieux : c'étaient des armes redoutables tombées entre ses mains, car ces papiers du Cabinet de l'Empereur ne contenaient rien de moins que les négociations secrètes de Napoléon III avec les princes de l'Allemagne du Sud et avec l'Autriche. C'était toute notre politique extérieure. De
1. Traduit en français par Pierre Albin, avec une introduction de M. Josbpb. Reinach.
même, les archives du château de Saint-Cloud, comprenant des papiers qui se rapportaient à la période du 29 juin au 28 juillet 1870, tombèrent aussi au pouvoir de Bismarck. Tous ces documents sont aujourd'hui à Berlin.
Des indices certains ont permis à Ruville de croire que les rois de Bavière et de Wurtemberg invitaient Napoléon III à occuper le Palatinat, la Hesse rhénane et Mayence. Le ministre hessois Dalwigk, le comte de Pforten pour le Wurtemberg et le comte de Bray pour la Bavière, furent les négociateurs de cette alliance secrète. Ils étaient en rapports étroits avec le général Ducrot, gouverneur de Strasbourg, qui avait la confiance de l'Empereur. Mais l'obligation où fut mise la France, de déclarer la guerre, empêcha la combinaison d'aboutir, en jetant l'opinion publique des pays du Sud dans le parti de la Prusse : la guerre prit pour les Allemands un caractère de race. L'Europe jalouse de nous ne le comprit pas. La France se trouva isolée; personne ne vint à son aide, et devant l'opinion publique, l'empereur Napoléon III et son ministre Emile Ollivier furent responsables de la catastrophe qui les entraîna avec la France.
L'exposé rapide et bien incomplet qui précède, fait en toute sincérité, et résumé de nombreuses lectures sur cette période tragique de notre histoire, donnera peut-être l'impression que tous les partis, en France, ont eu leur part de responsabilité dans les événements qui nous accablèrent. L'historien de la troisième République, M. Hanotaux, a dit justement : « La guerre et la défaite finale avaient ceci d'amer pour les hommes qui en furent les témoins, qu'ils avaient tous quelque chose à se reprocher : ils auraient pu dire, comme ce pape du xvie siècle, parlant de la Réforme : « Nous avons tous péché, tous. » La France n'était pas seulement frappée, elle était punie 1. »
1. G. Hanotaux, Histoire de la France contemporaine, t. I, p. 21.