LE TRAITÉ DE FRANCFORT
A Versailles, le 18 janvier 1871, le roi de Prusse fut proclamé Empereur allemand par tous les rois et princes de l'Allemagne, convoqués pour la circonstance. Les historiens ont fait remarquer l'empressement que mirent les rois et princes des États du Sud, Hesse, Bavière, Wurtemberg et Bade à se rallier à cette proclamation, eux qui, avant la guerre, étaient séparatistes et avaient presque lié partie avec Napoléon III. C'est que Bismarck tenait en mains leurs papiers si compromettants, leurs engagements envers l'Empereur des Français, les preuves de ce qu'il pouvait appeler, en ce moment, leur trahison envers la Prusse, sinon envers la Patrie allemande. Bismarck exerça sur eux un véritable chantage; ce fut ce que M. Joseph Reinach appelle justement : « le chantage de la fondation de l'Empire allemand ». Les princes du Sud se montrèrent d'autant plus empressés à proclamer Empereur le roi Guillaume, qu'ils avaient plus à se faire pardonner. Bismarck les tenait à la gorge. C'est ainsi que tout, dans la carrière politique et diplomatique de cet homme, est ruse, duplicité, mensonge, coups de force ou d'astuce impudente. L'empire allemand est de toutes parts étayé sur l'imposture et la perfidie.
Mais en réalisant de cette façon, par la Prusse, son unité nationale, l'Allemagne s'est forgée de lourdes chaînes. La
tyrannie brutale des Hohenzollern ne saurait être comparée à la suzeraineté du Saint-Empire ni même au Protectorat de Napoléon. Qu'a fait la Prusse des petits États qu'elle a absorbés ? Il n'en reste rien que le squelette et le souvenir historique. Que sont les rois subordonnés ? des solliciteurs gênés et gêneurs, qui vont faire antichambre au palais impérial ou chez le grand chancelier; ils font figure de baladins décoratifs dont on paie la servilité en décorations de parade. Les plus honorés sont généraux de revues; ils donnent leurs filles à quelque prince impérial usé. Qu'il y a loin de là à l'arrogante vassalité des anciens Électeurs !
Mais que ces piteux sires soient ce que voudra. Français ! en présence des horreurs de la barbarie teutonne, dans la guerre présente, n'oubliez pas celles de la guerre de 1870! Nos francs-tireurs systématiquement fusillés, au mépris des lois de la guerre, nos villages réglementairement incendiés, la Bibliothèque publique de Strasbourg réduite en cendres par calcul, avec tant d'autres monuments de cette malheureuse cité, coupable d'adultère avec la France1 ! Les armées allemandes s'avancèrent jusqu'à Paris, aux accents de leur Wacht am Rhein, pillant jusqu'aux chaumières où elles ne laissèrent ni une assiette ni une pendule, saccageant et incendiant les édifices publics, les châteaux, les cathédrales, fusillant, sous le plus futile prétexte, les maires, les prêtres, les maîtres d'écoles, les sœurs de charité. En Allemagne, tout avait été mis en œuvre, dès avant le début des hostilités, pour surexciter l'opinion populaire contre nous, les Welches. Des savants s'abaissèrent à publier dans les journaux, et répandirent à profusion, un factum dans lequel, avec l'autorité qui s'attachait à leurs noms, ils exposaient que les Français avaient fait, déjà, cinquante et une invasions en Allemagne, ce qui justifiait la guerre alors entreprise pour prévenir la cinquante-deuxième 2. On ne s'attend pas à ce que nous reproduisions, ici, la liste vraiment comique de ces cinquante et une invasions, non plus que nous établissions une contre-partie.
1. Voir: Rodolphe Reuss, dans la Revue critique, septembre 1871, p. 160.