‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 237 sur 250 · A. de Qua.trefa.ges, la Race prussienne, p · texte numérisé non relu

A. de Qua.trefa.ges, la Race prussienne, p

17 février 1871, la déclaration suivante qu'ils avaient tous signée :

Déclaration.

I. — L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées. Associées depuis plus de deux siècles à la France, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, ces deux Provinces, sans cesse exposées aux coups de l'ennemi, se sont constamment sacrifiées pour la grandeur nationale; elles ont scellé de leur sang, l'indissoluble pacte qui les rattache à l'unité française. Mises aujourd'hui en question par les prétendons étrangères, elles affirment, à travers les obstacles et tous les dangers, sous le joug même de l'envahisseur, leur inébranlable fidélité.

Tous unanimes, les citoyens demeurés dans leurs foyers, comme les soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant, les autres en combattant, signifient à l'Allemagne et au monde l'immuable volonté de l'Alsace et de la Lorraine de rester françaises.

II. — La France ne peut consentir à signer la cession de la Lorraine et de l'Alsace. Elle ne peut pas, sans mettre en péril la continuité de son existence nationale, porter elle-même un coup mortel à sa propre unité, en abandonnant ceux qui ont conquis, par deux cents ans de dévouement patriotique, le droit d'être défendus par le pays tout entier contre les entreprises de la Force victorieuse.'

Une Assemblée, même issue du suffrage universel, ne pourrait invoquer sa souveraineté pour couvrir et ratifier des exigences destructives de l'intégrité nationale. Elle s'arrogerait un droit qui n'appartient même pas au peuple réuni dans ses Comices.

Un pareil excès de pouvoir, qui aurait pour effet de mutiler la Mère commune, dénoncerait aux justes sévérités de l'histoire ceux qui s'en rendraient coupables.

La France peut subir les coups de la force, elle ne peut sanctionner ses arrêts.

III. — L'Europe ne peut permettre ni ratifier l'abandon de l'Alsace et de la Lorraine. Gardiennes des règles de la justice et du droit des gens, les nations civilisées ne sauraient rester plus longtemps insensibles au sort de leurs voisines, sous peine d'être, à leur tour, victimes des attentats qu'elles auraient tolérés. L'Europe ne peut laisser saisir un peuple comme un vil troupeau; elle ne peut rester sourde aux protestations répétées des populations menacées; elle doit à sa propre conservation d'interdire de pareils abus de la Force. Elle sait, d'ailleurs, que l'unité de la France est aujourd'hui, comme dans le passé, une garantie de l'ordre général du monde, une barrière contre l'esprit de conquête et d'invasion.

La paix, faite au prix d'une cession de territoire, ne serait qu'une trêve ruineuse et non une paix définitive. Elle serait pour tous une cause d'agitation intestine, une provocation légitime et permanente à la guerre. Et

quant à nous, Alsaciens et Lorrains, nous serions prêts à recommencer la guerre aujourd'hui, demain, à toute heure, à tout instant.

En résumé, l'Alsace et la Lorraine prolestent hautement contre toute cession. La France ne peut la consentir; l'Europe ne peut la sanctionner.

En foi de quoi, nous prenons nos concitoyens de France, les gouvernements et les peuples du monde entier à témoin que nous tenons d'avance pour nuls et non avenus tous actes et traités, votes ou plébiscites qui con. sentiraient abandon, en faveur de l'étranger, de tout ou partie de nos provinces de l'Alsace et de la Lorraine.

Nous proclamons, par les présentes, à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la Nation française, et nous jurons, tant pour nous que pour nos commettants, nos enfants et leurs descendants de le revendiquer éternellement et par toutes les voies, envers et contre tous usurpateurs.

L'Assemblée nationale délégua Thiers pour aller à Versailles discuter avec le gouvernement allemand, les conditions de la paix. Ces négociations durèrent du 19 au 29 février. Au retour de Thiers, quand l'Assemblée, contrainte et forcée par la nécessité, eut voté les dures conditions imposées par Bismarck, les députés d'Alsace et de Lorraine protestèrent de nouveau par la déclaration suivante, lue le 1er mars 1871 :

Les représentants de l'Alsace et de la Lorraine ont déposé, avant toute négociation de paix, sur le bureau de l'Assemblée nationale, une déclaration affirmant de la manière la plus formelle, au nom de ces provinces, leur volonté et leur droit de l'ester françaises.

Livrés, au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force, à la domination de l'étranger, nous avons un dernier devoir à remplir.

Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans notre consentement.

La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera.

Au moment de quitter cette enceinte où notre dignité ne nous permet plus de siéger, et malgré l'amertume de notre douleur, la pensée suprême que nous trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de reconnaissance pour ceux qui, pendant six mois, n'ont pas cessé de nous défendre, et d'inaltérable attachement à la Patrie dont nous sommes violemment arrachés.

Nous vous suivrons de nos vœux et nous attendrons, avec une confiance entière dans l'avenir, que la France régénérée reprenne le cours de sa grande destinée.

Vos frères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille

commune, conserveront à la France, absente de leurs foyers, une affection filiale jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place.

Une troisième protestation eut lieu à Berlin, au Reichstag de l'Empire allemand, en 1874, le jour où y entrèrent les premiers députés d'Alsace-Lorraine, au nombre de quinze. Edouard Teutsch, député de Saverne, donna lecture, au nom de tous ses collègues, de la protestation suivante :

« Plaise au Reichstag décider :

« Que les populations d'Alsace-Lorraine incorporées sans leur consentement à l'Empire d'Allemagne parle traité de Francfort, seront appelées à se prononcer d'une manière spéciale sur cette incorporation. » Et après avoir invoqué le témoignage de jurisconsultes allemands, Edouard Teutsch ajouta : « Vous le voyez, messieurs, nous ne trouvons dans les enseignements de la morale et de la justice, rien, absolument rien qui puisse faire pardonner notre annnexion à l'Empire. Notre raison se trouve en cela d'accord avec notre cœur. »

Des huées et des outrages ignobles accueillirent ces paroles du noble Alsacien. Ce jour-là, le Reichstag se déshonora, car il ne sut pas respecter le courage malheureux1.

Durant tout le xixe siècle, les savants allemands ont été unanimes à soutenir que tous les pays qui, au double point de vue ethnique et linguistique se rattachent, suivant eux, à la race et à la langue germaniques doivent être revendiqués par l'Allemagne politique. Les plus discrets se contentaient, pour l'instant, de réclamer seulement l'Alsace et une partie de la Lorraine. Ils dressèrent des cartes linguistiques, base de ce qu'ils voulaient que fût la limite politique de l'Allemagne.

Mais là encore, c'était hypocrisie et fourberie. Dès le 14 août 1870, l'Etat-major allemand, déjà devenu plus hardi, dressait une nouvelle carte qui fut présentée aux négociateurs français comme exposant les nouvelles limites de la France. Cette carte englobe dans l'Empire allemand, non seulement l'Alsace-Lorraine, mais toute une zone plus avancée comprenant Longuyon,

1. Voir: Henri Welschinger, la Protestation de l'Alsace-Lorraine les 17 février et 1" mars 1811, a Bordeaux (in-8, 1914), et du même auteur : Causes et responsabilités de la guerre de 1870 (2 vol. in-8, 1911).

Briey, Nancy, Lunéville, Saint-Dié, Belfort et Montbéliard. Ce ne fut que grâce à l'énergie de Thiers, à la majoration de l'indemnité pécuniaire et à d'autres concessions, que la ligne frontière fut ramenée à celle qui a été adoptée. Mais dans les deux cas, la frontière linguistique ne compta absolument pour rien. Elle n'était pas de nature à satisfaire les nouveaux appétits allemands; on l'oublia.

Voici quarante-cinq ans que l'Allemagne a le courage de son horrible rôle de tortionnaire de l' Alsace-Lorraine, devenue une nouvelle Pologne. Jadis, les Romains se sentaient honteux dans Athènes vaincue par eux. Les Germains, après leurs victoires de 1870, ne manifestèrent, chez nous et vis-à-vis de nous, que l'insolence des Barbares. Ils n'ont point l'âme assez haute pour que la rougeur pût leur monter au front. Loin de là, ils sont devenus fous d'orgueil, une race d'hallucinés. Ils se sont crus appelés à dominer le monde. L'un de leurs historiens les plus autorisés, Giesebrecht, n'a-t-il pas écrit : « La domination appartient à l'Allemagne, parce qu'elle est une nation d'élite, une race noble, et qu'il lui convient, par conséquent, d'agir sur ses voisins comme il est du droit et du devoir de tout homme, doué de plus d'esprit ou de plus de force, d'agir sur les individus moins bien doués ou plus faibles qui l'entourent2. »

Et Giesebrecht et Treitschke ne sont point des isolés : historiens, philosophes, soldats, politiques, chefs d'industrie, tous à l'envi professent la même doctrine, sont atteints de la même démence : « les races supérieures ont le droit d'éliminer les races inférieures ». C'est là, sans doute, disent les physiologistes déconcertés, « un cas de tératologie mentale collective, legs d'un très lointain atavisme 3 » . Ceux dont les principes religieux auraient dû adoucir l'âpreté de race , font des déclarations monstrueuses, comme ce catholique notable, M. Erzberger, député au Reichstag,qui écrit: «Plus impitoyable et plus cruelle est la guerre, et plus elle est humaine, parce que, de cette façon, elle aboutit plus

1. Publiée par M. H. Wklschinger, loc. cit.; voyez aussi G. Hauotaux, Histoire de la France contemporaine, t. I, p. 19.

2. Cité par Zeller, Hist. d'Allemagne, t. I, Introd., p. xxvu.

3. Faure des Essarts, la Nouvelle Revue, 12 juillet 1915, p. 14.

vite à une fin satisfaisante... A la guerre, la plus grande absence de scrupules, si l'on y va intelligemment, coïncide en fait avec la plus grande humanité. Quand on est en situation d'anéantir Londres par un procédé que l'on a, cela est plus humain que de laisser un seul de nos camarades allemands perdre son sang sur le champ de bataille, car une telle cure aussi radicale amène la paix au plus vite i . »

Il n'est pas possible de proclamer plus cyniquement que la fin justifie les moyens. Par conséquent, tous les crimes sont admis comme moyens de parvenir au but poursuivi. Les Allemands s'imaginent ainsi intimider et s'imposer par la terreur; l'idée ne leur vient même 'point que, par ces procédés caractéristiques de la Barbarie, ils risquent, au contraire, d'exaspérer la résistance de l'ennemi à l'âme noble et fière et de surexciter l'héroïsme ; ils jugent des autres par eux-mêmes, parce que leurs maîtres les mènent au bâton. Leur exaltation fanatique fait refluer leur instinctvers sa source, l'Odinisme de la forêt germaine. Ils répudient ce qu'ils avaient emprunté de culture latine, et veulent répandre le pur teutonisme sur le monde.

« Il n'y a déjà, — dit un jour Bismarck avec sa brutalité ordinaire, — il n'y a déjà que trop de civilisation en Allemagne », et faisant allusion à l'Allemagne du Sud, alors son ennemie, plus imprégnée de civilisation latine, il ajouta : « Prenez garde, la civilisation est romaniste et gallophile 2. »

Henri Heine nous raconte que, de son temps, en Westphalie, des vieillards prétendaient savoir où étaient les sanctuaires des antiques idoles. Le bruit était répandu qu'à leur lit de mort, ces vieux de la montagne confiaient ce secret au dernier de leurs petits-fils ; ils lui indiquaient aussi les profondeurs mystérieuses et inviolées où s'étaient cachés longtemps Arminius et Witikind. Ces fables insensées, entretenues par des fêtes officielles, telles que l'érection de la statue d'Arminius, « Hermann le libérateur », au Teutoburgerwald, en 1875, ou celle de la Germania au Niederwald, en 1883, ou celle de Guillaume Ier, au Kyffhaiiser, dans le Harz, et tant d'autres monu-

1. Cité par Victor Guiraud, Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1915, p. 912.

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