LE RHIN, FRONTIÈRE ETHNIQUE ET SOCIALE
Aujourd'hui, si vous parcourez les pays rhénans, vous consta terez que la rive gauche du Rhin, tout aussi bien que la rive droite, est façonnée à la culture allemande. La langue est allemande, ainsi que les mœurs et les usages, avec un caractère cosmopolite dans les grandes villes et les centres industriels ; dans les campagnes seulement, l'observateur retrouve des restes du vieux fonds de population gauloise, gallo-romaine, franque, lotharingienne. Nous sommes en pays allemand ou depuis longtemps germanisé. C'est sous prétexte de communauté de race et de langue que l'Empire allemand s'est annexé, par la force, l'Alsace- Lorraine, et il invoque encore la parenté de race et de langue pour justifier ses prétentions à dominer jusque sur la Meuse et dans les Flandres. Politiquement, les Allemands euxmêmes nous ont mis fort à l'aise pour leur répondre : Prussiens et Autrichiens ont-ils donc respecté les races et les langues, quand ils ont pris, en 1772, la Pologne; en 1863, le Slesvig danois; en 1871, Metz elle-même? Ou, lorsqu'en 1815, les Autrichiens se sont réinstallés dans toute l'Italie du Nord ? On le voit, dans la bouche des Allemands, l'argument ethnique n'est qu'un mensonge de plus; c'est le paravent trompeur derrière lequel se dissimule la convoitise, l'envie de prendre, toujours.
Nous nous sommes rangé, dans ce livre, à l'opinion des savants qui professent qu'il n'y a point de races, dans le sens
anthropologique du mot1. Les races historiques se sont formées sur place ; elles sont avant tout une résultante de l'habitat dont l'action permanente domine l'apport des traditions originaires de chaque peuple. C'est sous l'action de l'habitat que s'opère la fusion et qu'agit la pénétration réciproque des groupes ethniques qui constituent une nationalité. C'est dans ce sens que nous comprenons la formation des races historiques, gauloise, française, allemande, espagnole, anglo-saxonne.
Historiquement, le Rhin a été, tout d'abord, la limite d'un groupe de peuples qui, s'étant agglomérés et fusionnés, ont formé la race gauloise; de même, plus tard, c'est jusqu'au Rhin que s'est épanouie la race, autrement dit la civilisation galloromaine, dans laquelle sont venus s'amalgamer et s'absorber des éléments germaniques considérables. Puis, les Francs, les Burgondes, les Yisigoths et d'autres tribus germaniques ont franchi le Rhin, à leur tour, pour s'installer en Gaule ; ils se sont approprié ce qui restait de la civilisation gallo-romaine, et de ce mélange, l'habitat a formé la race française. La rive droite du Rhin, c'est-à-dire l'Allemagne, échappa à cette pénétration gauloise et latine ; sa population n'a point été formée du même mélange, malaxée dans le même creuset, puisque les tribus germaines n'y ont rien accueilli de gallo-romain. Bien au contraire, elles n'ont vu venir, pour s'installer au milieu d'elles, que de nouveaux Barbares, issus tour à tour de la nuit asiatique ou hyperboréenne. Les éléments ethniques de la Germanie sont donc tous différents de ceux de la Gaule, et nous savons que l'habitat germain, avec ses forêts et ses marécages, est aussi un tout autre creuset, imposant nécessairement un genre de vie particulier, créant un type social sui generis.
Voilà pourquoi les tribus germaines de la rive droite du Rhin, ne sauraient être assimilées aux tribus de la rive gauche. Elles ont formé des races différentes ;*lesunes sont restées germaines, les autres sont devenues gallo-romaines, se sont imprégnées de gallicisme romanisé et christianisé : c'est le Rhin qui forme leur limite mitoyenne.