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A. de Quatrefagbs, la Race prussienne, p

Gomme la race gauloise, la race française s'est constituée à l'aide d'éléments ethniques d'origines variées, qui sont venus aussi, pour la plupart, de Germanie, à des époques diverses, jusqu'au moyen âge. Les plus récemment arrivés, soit par groupes, soit par infiltrations individuelles, sont naturellement demeurés dans les contrées les plus voisines du Rhin; si bien que le caractère germanique de cette race française s'atténue graduellement, à mesure qu'on s'éloigne du grand Fleuve-frontière. De la même façon, sur d'autres confins de la région française, notre race est, en quelque sorte, teintée de nuances italiote ou ibérique. La France, notre habitat géographique, si envié à cause de sa constitution physique, de sa fertilité, de l'harmonie et de la douceur de son climat, a eu le génie de rapprocher, d'amalgamer, de fusionner sans contrainte tous ces éléments ethniques pour n'en former qu'une nation solidement unifiée par les intérêts, les aspirations, les mœurs, l'idéal moral. Aucun d'eux n'a eu à subir, une fois installé en France, la persécution odieuse, l'oppression, le joug de la domination de voisins plus forts. Notre douce France les a tous accueillis dans ses bras, conquérant les esprits et les cœurs.

A chaque nouvel arrivage germanique il fallait, — on le conçoit sans peine, — plusieurs générations pour que l'habitat, ou si l'on aime mieux, le milieu, put opérer le nivellement social et une assimilation complète. Voyez, à l'époque de César; les peuples nouveaux venus sont moins avancés, plus barbares que leurs devanciers. Pour la même raison, c'est le choc et le contraste des races, après les invasions du ve siècle, qui animent les récits de Grégoire de Tours ; la fusion n'est pas encore opérée; au contraire, elle est complète dès le début de la période féodale, lorsque se forme l'Epopée carolingienne par les Chansons de Geste. Enfin, avec les premiers Capétiens, se développe le sentiment national, fruit, comme l'a si justement défini Maurice Barrés, « d'une longue suite de générations, toutes dressées par les mêmes conditions de vie, et physiquement prédestinées à sentir les choses d'une certaine manière. Les morts lui ont créé une sorte d'automatisme moral. »

Les Gaulois, déjà, étaient prompts à accueillir les étrangers et à leur faire place à leur foyer, Nous cherchons encore aujourd'hui à nous faire aimer ; d'autres ne cherchent qu'à se faire craindre. Des deux systèmes, le plus efficace et le plus honorable est, à coup sûr, le premier. Tout ce que la France conquiert lui reste librement et s'attache à elle. On ne voit point s'armer contre nous les carrefours des rues dans les villes, les buissons dans les campagnes.

En France, aucune de nos provinces n'a jamais été, comme on dit, « impatiente du joug étranger ». On l'a remarqué : l'Alsace que l'Allemagne s'est annexée, pour le prétexte qu'elle parle un dialecte alémanique, était la moins germanophile de toutes les provinces françaises.

A d'autres donc, « les exterminations en masse » ou « l'oppression séculaire », qui laissent des traces sanglantes que rien n'efface et qui engendrent des haines éternelles chez les exilés ou chez les parias ! La France a gagné les âmes. Demandez aux Français de Lorraine et d'Alsace, aux Polonais de Posnanie, aux Serbes, aux Danois du Slesvig, ce qu'ils pensent du joug allemand, et où en est la germanisation par la contrainte, après deux ou trois siècles comme après 45 ans de domination brutale. Rien n'est fait; l'opprimé doit lutter toujours, ou disparaître. Même lorsqu'il veut flatter et être accueillant, le Teuton meurtrit la main qu'il presse.

Les populations rhénanes, formées du mélange de la race gauloise ou gallo-romaine avec un élément germanique consi dérable, représenté surtout parles Francs, bien que submergées au moyen âge et à l'époque moderne par de nouveaux éléments germaniques, n'ont jamais cessé de lutter contre les Germains ou les Allemands d'outre-Rhin. Lutte, à l'époque gauloise contre Arioviste et les Suèves ; lutte contre les Germains tout le long de l'Empire romain; lutte, à l'époque franque, contre les Saxons et les Alamans. Le Rhin a toujours « séparé deux mondes », suivant la remarque du prêtre Salvien, au ve siècle.

A l'époque médiévale, la Lotharingie ou France de l'Est, après l'Austrasie, a lutté aussi contre l'Allemagne pour revendiquer son indépendance, ou à défaut de l'autonomie, pour se

rattacher à la France de l'Ouest, et cette lutte se prolonge, sous différents aspects, jusque sous Charles le Téméraire. Puis, les princes rhénans, ecclésiastiques ou laïques, se rattachent au roi de France pour essayer d'échapper à la suzeraineté du Saint- Empire ; tous reçoivent des pensions de nos Rois.

Après la conquête de l'Alsace, c'est le protectorat avéré, reconnu, de la France sur toute la région rhénane, établi par la Ligue du Rhin, de Mazarin, en 1658; ce sont les régiments rhénans qui, jusqu'à la Révolution française, sont loyalement au service de la France. C'est enfin, après les conquêtes de la Révolution, l'annexion de tout le pays rhénan à la France, incorporation désirée et votée par tous les chefs de familles; c'est leur enthousiasme pour Napoléon et leur inébranlable fidélité à l'Empereur. Ce sont les souvenirs de la France qui, après l'escamotage de nos provinces, aux traités de 1815, demeurent si ineffaçables qu'on en retrouve des traces encore en 1870.

Alors, après la grande catastrophe de l'année terrible, ce fut fini; c'est vrai! Les provinces rhénanes qui avaient tant exécré le Prussien, ce slavo-germain, et après 1815, l'avaient subi comme un dominateur étranger, se résignèrent; puis, les nouvelles générations entraînées, trompées par les mensonges de l'éducation allemande, acceptèrent leur sort. Elles étaient englobées dans le nouvel Empire allemand qui leur donna, avec une prospérité commerciale et économique véritablement inouïes, un formidable afflux de Teutons, accourus en « corbeaux avides » de la rive droite du Rhin et des marécages de l'Elbe et de l'Oder. Dans ce pays de culture gallo-romaine et franque, la domination allemande est venue, suivant le mot de Maurice Barrés, « mettre en danger la civilisation latine et notre esprit ».

L'enseignement de l'école et la communauté de domination politique sur les deux rives du Rhin paraissent contrarier, à présent, l'action séculaire de l'habitat, mais ils ne sauraient l'étouffer toujours. Elle aura été retardée, ralentie, voilà tout ; elle est inéluctable, comme les lois de la nature et de la vie sociale.

Le cosmopolitisme des villes, la désertion des campagnes agricoles, l'instabilité de la population ouvrière, les usines, les ateliers, les mines, les établissements d'industrie, tous ces éléments

qui se sont développés en de prodigieuses proportions dans le pays rhénan, en ont altéré le caractère local, traditionnel et naturel. Combien de temps faudra-t-il pour que les nouvelles générations, enfin assises, enracinées au sol et stabilisées, reçoivent de nouveau l'emprise de l'habitat, redeviennent ce qu'elles furent jadis ? Tôt ou tard la nature reprendra la plénitude de ses droits et marquera de l'empreinte lotharingienne, les populations rhénanes qui, malgré tout, même aujourd'hui, sont restées très distinctes de celles de la Germanie.

On voit dans quelles conditions se présente la question ethnique dans la Rhénanie. C'est l'habitat et les traditions locales, et non point le régime politique qui donnent leur originalité à l'Alsace haute et basse, à la Lorraine mosellane si différente de l'Alsace, à la Hollande, aux Flandres et maintiennent à chacune son type ethnique, de même qu'ailleurs ils conservent les types bourguignon, provençal, gascon, auvergnat, breton ou normand.

L'âme de l'Alsacien et du Lorrain annexés en 1871, est dépeinte en traits immortels dans les deux romans de Maurice Barrés, Colette Baudoche et Au service de V Allemagne, où l'on voit agissante et pénétrante la vertu civilisatrice du génie français qui s'impose et s'insinue sans contrainte aux Allemands immigrés, comme jadis au Germain farouche.

« Cette vertu de civilisateur latin, dit Barrés, que nous constatons, à travers les siècles, dans le fond des populations de la rive gauche du Rhin, cette puissance qu'elles ont pour latiniser, romaniser, franciser ceux qui viennent d'outre-Rhin se fixer au milieu d'elles, j'ai voulu la montrer agissante. J'ai voulu prouver que cette tâche de diffuser de la France à travers la Germanie était à la portée des plus simples gens, à la portée d'un jeune Alsacien que la loi appelle à servir sous les drapeaux ennemis, à la portée de la modeste petite fille qui force des étrangers à sentir sa grâce et sa dignité. »

D'autres observateurs ont remarqué aussi qu'en Alsace, en Lorraine et dans toute la Rhénanie, le génie français a toujours subjugué le génie allemand et forcé ce dernier à s'incliner, comme le génie de Rome, plus forte et victorieuse, s'inclinait devant le génie d'Athènes vaincue. On dit que des Allemands

immigrés en Alsace-Lorraine sont déjà sous le charme et deviennent lentement presque hostiles à la Germanie d'outre-Rhin. C'est toujours l'emprise de l'habitat. « Il se pourrait bien, a écrit Jaurès, en analysant les caractères des personnages du célèbre roman de Barrés, il se pourrait bien qu'il y eût, de ce côté-ci du Rhin, des Colette qui ne veulent pas épouser des Asmus. Quand par force le mariage s'est accompli, M. Asmus, après s'être fait appeler quelque temps M. Asmus-Baudoche, s'est trouvé, un beau jour, Baudoche tout court, ne voulant plus rien savoir des Asmus. »

Maurice Barrés a récemment livré à la publicité une lettre que Mistral aussi lui a écrite au sujet de son roman. Le grand poète provençal lui dit : « Vous rendez si sympathiques le terroir et la race (de Metz) que le bon gros Allemand Frédéric Asmus est vaincu en peu de temps, et vaincu de façon si naturelle et si honnête qu'on regrette vraiment la maussaderie finale de la petite Colette. Étant donné que le germanisme finit toujours par se fondre dans la latinité, — à preuve la fusion rapide des innombrables envahisseurs de l'Empire romain, — il est certain que, par le seul effet des influences naturelles, les immigrés allemands sont destinés à faire des fils et petits-fils lorrains, et par eux la Lorraine reprendra son autonomie. »

Ces justes et profondes observations ne s'appliquent pas seulement à l'Alsace-Lorraine ; elles posent sur ses véritables bases le problème social de l'assimilation des populations germaines de la rive gauche du Rhin dans toute son étendue. Une fois le Prussien refoulé sur la rive droite, les populations rhénanes, rendues à la libre action de leur habitat, retournant à leur tradition, à leur histoire tant de fois séculaire, retrouvant le germe de leur vie en remuant les cendres de leurs ancêtres gallo-romains et francs, se souviendront de leurs sympathies françaises ; elles se tourneront de nouveau spontanément vers la France, pareilles au voyageur ou à l'exilé qui, après une longue et lointaine absence, est heureux de retrouver la vieille maison familiale et des parents trop longtemps délaissés.

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