LA FRONTIÈRE LINGUISTIQUE
Les Allemands, logiques quand c'est leur intérêt de l'être, ont remarqué que l'Alsace-Lorraine, et les autres contrées rhénanes sont des pays de langue allemande ; ceux d'entre eux qui poussent la logique jusqu'au bout, ajoutent que les langues hollandaise et flamande sont elles-mêmes des dialectes germaniques. Gela est vrai, et il faut reconnaître que le public, en général, est surtout impressionné par l'argument linguistique; il a une tendance à considérer la langue comme le symbole de la nationalité, le témoin toujours vivant de son génie particulier. C'est en se rattachant à leur langue que des groupes ethniques qui ne jouissent plus de l'indépendance politique, continuent à affirmer leur vitalité, voire leur existence.
Si la communauté de langue crée un lien et une affinité réelle entre les populations, il est non moins certain que la différence de langage entre deux peuples voisins est ce que remarque avant toute autre chose, l'observateur qui ne veut voir que la surface et les apparences, les relations extérieures et actuelles. Cette diversité est une gêne, un dissociant ; elle cause un malaise, engendre des difficultés, des malentendus; elle correspond parfois à une mentalité différente entre des peuples même unis par la politique. Malgré tout cela, c'est un fait devant lequel il faut s'incliner, que les frontières politiques des Etats ne coin-
cident pas avec les frontières linguistiques et que les traités internationaux qui, dans l'Europe moderne, ont fixé les limites des Etats, ne se sont guère préoccupés d'établir cette concordance.
Les étymologistes, linguistes ou philologues se font une singulière illusion sur la place qui est faite à leurs observations érudites dans la balance des intérêts et des considérations de toute sorte, politiques, économiques, commerciales, financières qui déterminent les traités diplomatiques. Dans leurs conquêtes, et leur politique d'annexions, les Allemands ont-ils jamais tenu compte de la question des langues ? Est-ce qu'on s'en est préoccupé aux traités de 1815 et de 1871 ?
On a vu, au cours de cet ouvrage que, bien souvent, si les frontières linguistiques ne concordent pas avec les frontières politiques, elles ne correspondent pas davantage avec les frontières ethniques. Les Gaulois, par exemple, ont abandonné leur langue pour adopter le latin, la langue d'une autre race. Plus tard, les barbares de l'époque mérovingienne firent comme les Gaulois; pour les Francs, les uns gardèrent leur dialecte germanique, les autres, en plus grand nombre, adoptèrent le roman, dérivé du latin vulgaire.
L'histoire de l'antiquité et du moyen âge est remplie de phénomènes de ce genre. Le domaine des langues est essentiellement variable ; il s'étend ou se restreint sous l'influence de causes extérieures, politiques, économiques ou autres. Que de langues ont disparu, même parmi celles qui ont laissé des monuments écrits : le punique, le lycien, l'étrusque, le gaulois, etc. Il y a donc des races qui parlent une autre langue que la leur ; des races différentes qui parlent une même langue et sont rapprochées sous le même régime politique. Impossible de poser en principe que la parité d'idiome indique la même origine ethnique ou que la dissemblance des langues correspond toujours à une différence de race et d'origine. Les indications que le public croit pouvoir recueillir sous ce rapport, par un examen superficiel, peuvent souvent être scientifiquement inexactes et l'induire en erreur. Il faut examiner chaque cas particulier et le contrôler historiquement.
Il est trop facile à un gouvernement, quand il le veut et qu'il a le temps pour auxiliaire, de transformer tout un pays, sous le rapport de la langue; de lui imposer, par l'école, les tribunaux les relations administratives, un idiome qui n'est pas le sien; il suffit même parfois tout bonnement, qu'une population soit ssus l'influence de relations commerciales ou économiques pour qu'elle adopte une autre langue que la sienne propre : ce phénomène est fréquent dans les ports ; nous avons ainsi répandu le français en Syrie, en Egypte, dans nos colonies. En 1913, pendant la première guerre des Balkans, en Macédoine où les races sont mélangées à peu près comme elles l'étaient dans la Gaule mérovingienne, on vit, et l'on voit peut-être encore, au gré de la fortune des armes, des populations entières se déclarer bulgares et infliger à leurs noms propres des terminaisons en of. La guerre venant à favoriser les Serbes, immédiatement les mêmes individus donnaient à leur nom une terminaison en wich. Suivant les événements on assistait à la modification hâtive des noms sur les enseignes des boutiques. Les statistiques des gouvernements intéressés à démontrer que tel canton était peuplé de Bulgares ou de Serbes avaient ainsi des arguments onomastiques pour ranger le même individu dans l'une ou l'autre nation; l'individu, n'envisageant que son intérêt, se faisait inscrire dans les deux camps. La plaque de l'enseigne de sa boutique avait deux faces, une serbe et une bulgare; il n'avait qu'à la retourner, suivant le va-et-vient des armées belligérantes.
Mais prenons la langue française. On a publié des statistiques qui démontrent que les populations du canton de Bâle et de la vallée de Porentruy, qui avaient toujours parlé le français, ont, dans les quarante dernières années, presque totalement abandonné notre langue pour adopter l'allemand. Le changement s'est opéré par suite du recul de la frontière française et en raison du développement de l'influence commerciale et économique de l'Allemagne.
En Italie, toute la vallée de Suse parlait le français, il y a un demi-siècle. Les enfants actuellement, grâce à l'école, parlent exclusivement l'italien.
A Malmédy et dans les communes voisines, ainsi que dans le
Luxembourg, les Allemands ont, depuis quarante ans, entrepris de bannir le français, l'ancienne langue du pays. Ils y sont parvenus à peu près ; mais ce n'est pas sans protestation de la part de la population : « Nous ne voulons pas être prussiens », chantaient, encore en 1912, les enfants du Luxembourg; un député luxembourgeois déclarait, la même année, à la Chambre de ce pays : « La civilisation française fait presque partie intégrante
de la nôtre Nous avons emprunté à la France une grande