partie de la façon dont nous concevons la vie
En Alsace et en Lorraine annexée, la langue française, méthodiquement pourchassée, n'est plus parlée que dans quelques cantons.
Aujourd'hui, enfin, bien qu'ils n'occupent que momentanément la Belgique et quelques départements français, les Allemands se sont hâtés de faire venir des maîtres d'école pour enseigner l'allemand aux enfants des populations qu'ils considèrent déjà comme annexées à leur Empire. La langue est pour eux un instrument essentiel de propagande, le véhicule de leurs prétentions comme de leur mentalité. Mais on voit que cet instrument, qu'on nous présente comme étant la marque de la nationalité, est, en réalité, très mobile et à la discrétion du peuple qui opprime ou qui envahit soit par les armes, soit au point de vue économique.
Que si, prenant l'état actuel des choses et sans avoir égard à ces changements, les Allemands affichent la prétention d'englober dans leur Empire toutes les populations qui parlent allemand et même un dialecte germanique, en bonne logique, il faudrait annexer à la France tous les pays qui parlent le français, c'est-à-dire la moitié de la Belgique et du Luxembourg et même quelques cantons de la Prusse rhénane, la plus grande partie de la Lorraine annexée, la Suisse romande, la vallée d'Aoste. Que diraient les Allemands ; que diraient, avec raison, les Belges et les Suisses, si un congrès de diplomates ou si l'abus de la force imposait la domination française à tous les pays de langue française ? Ce serait une iniquité qui ruine par la base la théorie allemande. Mais cette logique toute simple n'est pas à la portée de l'entendement des Allemands, dès que leur envie de prendre est enjeu. Leur théorie ne s'applique que là où elle leur semble
avantageuse. Leurs savants professent sans vergogne, et cela depuis bien longtemps, que la domination allemande doit s'étendre jusqu'où s'étend l'usage de la langue allemande : So weit die deutsche Zunge hlingt. Avec Grimm, l'Allemagne est partout où le mot ia est employé. On vit ces savants, dans la seconde moitié du xixe siècle, parcourir l'Alsace et la Lorraine en notant, avec une méthode et une patience méticuleuses, tous les villages ou quartiers de villages où l'on parlait le dialecte alsacien ; il ont dressé des cartes géographiques dont le but inavoué était plus politique que géographique et scientifique.
Dès 1856, le professeur Nabert écrit : « C'est la mission des Allemands de soumettre à leurs lois ce vaste domaine du Rhin et de l'Escaut qui parle leur langue1. » Des géographes célèbres, comme Kiepert, ont soutenu la même thèse, surtout depuis Sadowa. Puis, dès que les succès militaires, inespérés, de 1870 eurent gonflé d'orgueil leurs narines, ils s'empressèrent de fouler aux pieds leur propre théorie et de la dépasser en s'annexant des contrées de langue française. Estce que la limite qu'ils nous imposèrent en 1871 suit la frontière linguistique de cette époque ? Sur aucun point du tracé de la frontière de 1871, le gouvernement allemand ne s'est préoccupé de la question des langues. Pour l'arrondissement de Belfort, une quantité de villages dans les cantons de Ferrette, de Dannemarie et de Fontaine ont été pris par les Allemands, bien qu'on y eût parlé toujours et exclusivement le français. Certains de ces villages ont été, depuis lors, perfidement affublés de noms allemands. De même, on parle ou l'on parlait encore exclusivement le français dans le canton alsacien de La Poutroie, dans les vallées de la Béhine, de la Baroche et dans une partie des vallées de Sainte-Marie-aux-Mines et delà Bruche2. Dans la Lorraine annexée, les deux tiers des habitants n'ont jamais parlé que le français. Les deux vallées supérieures de la Sarre, les cantons de Dieuze, Delme, Vie, Château-Salins sont du domaine français. La ville de Metz, la vieille ville gauloise, la capitale
1. Cité par Chr. Pfister, la Limita de ia langue française et de la langue allemande en Alsace-Lorraine (1890, in-8).