‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 26 sur 250 · SA LÉGENDE JUSQU'A L'ÉPOQUE MODERNE · texte numérisé non relu

SA LÉGENDE JUSQU'A L'ÉPOQUE MODERNE

Dans cette terrible époque mérovingienne où la barbarie franque essaye de se greffer sur la culture gallo-romaine par la vertu du christianisme, l'histoire est pleine des plus étranges contrastes : le brigandage et l'assassinat alternent sans transition avec les actes de la piété la plus sincère et la plus ardente. La vie heurtée des ducs et des comtes d'Alsace nous en offre maints exemples, aussi bien que la cour des rois d'Austrasie et de Neustrie. Nulle époque ne fut plus féconde en criminels et en saints, en actes de sauvagerie destructive et en fondations d'églises et de monastères : des fleurs embaumées, au milieu des ronces et des ruines.

C'est dans ce cadre tragique que nait l'Alsace, et sur son berceau veille, comme un ange tutélaire, sainte Odile, la fille du duc Adalric. De ce duc, meurtrier de saint Germain, seraient issus, croyaient naguère de graves historiens, des dynasties princières qui, après treize siècles, ne seraient point encore éteintes, les Carolingiens, les Capétiens, Rodolphe de Habsbourg, les ducs de Lorraine, les margraves de Bade, des rois de Pologne et de Hongrie, des saints, des papes, des princes de l'Eglise. La critique a fait bonne justice de ces généalogies dressées par la naïveté ou le calcul intéressé. Il n'}T a point à en

tenir compte1. D'ailleurs, la légende médiévale et moderne de sainte Odile, patronne de l'Alsace, n'a pas besoin, pour être charmante, d'être environnée de ce lourd et fastueux cortège : résumons-la, bien qu'elle ne renferme guère d'éléments historiques.

Le duc Adalric épousa Berswinde, qui était peut-être apparentée à saint Léger. Cette femme, pieuse et tendre, est comme Glotilde à côté de Clovis, ou Radegonde auprès de Glotaire; elle essaye de tempérer le caractère de son farouche mari. Voici comment la légende raconte la naissance d'Odile :

Le couple princier se réjouissait dans l'attente de la naissance d'un enfant, mais l'événement fut une déception cruelle pour Adalric : cet enfant fut une fille et cette fille était aveugle. Le duc voulut tuer le nouveau-né. Pour éviter ce crime, Berswinde le confia à une servante qui emporta la petite Odile et la cacha à Scherwiller, non loin d'Ehenheim. Mais un an ne s'était pas écoulé que, dans Scherwiller, toutes sortes de commérages circulaient sur cette malheureuse petite créature dont l'origine était enveloppée de mystère. Berswinde trembla à la pensée que son mari pourrait tout apprendre. Elle fit transporter l'enfant bien loin, au monastère de Palma (Baume-les- Dames), à quelques lieues de Besançon.

Odile grandit en paix, et lorsqu'elle eut une douzaine d'années, elle fut baptisée par saint Erhard et saint Hidulphe. Le premier vint tout exprès du monastère de Niedermunster, auprès de Ratisbonne, le second, originaire de Trêves, avait fondé le monastère de Moyenmoutier, entre Senones et Saint-Dié.

Une nuit, Erhard eut une vision : « Lève-toi, lui dit le Seigneur, pars pour le monastère de Palma : tu y trouveras une vierge, aveugle depuis sa naissance; tu la baptiseras au nom de la sainte Trinité, et après le baptême, la vierge aveugle verra la lumière du jour. » Erhard se hâte et vient à Moyenmoutier consulter Hidulphe qui comprend avant qu'il ait parlé. Les deux moines se mettent en route, suivent le cours sinueux du Doubs

1. Voyez surtout à ce sujet : Winterer, Histoire de sainte Odile (in-8, 1869) ; Ch. Pfister, le Duché mérovingien d'Alsace et la légende de sainte Odile (in-8, 1892), et le beau livre de M. Henri Welschinger, Sainte Odile, patronne de l'Alsace (1901).

et arrivent au monastère de Palma. Ils demandent à voir l'enfant aveugle, et mis en sa présence ils font cette prière : « Seigneur Jésus, vous qui êtes la vraie Lumière et qui éclairez tout homme venant en ce monde, faites tomber sur cette vierge, votre servante, la rosée de votre miséricorde; donnez la lumière de la grâce à son âme et la lumière du jour à son corps. »

La cérémonie du baptême eut lieu en présence de toutes les religieuses. Tandis qu'Erhard, rempli d'un pieux attendrissement, prononçait ces mots : « Au nom du Seigneur Jésus-Christ, que ton corps voie comme ton âme ! », voilà que, ô miracle ! les yeux de l'enfant se mettent à se lever et à regarder vers le ciel, en actions de grâces ! La vue lui était donnée. Après les premiers moments de l'émotion et du trouble de l'assistance, Erhard prononça : « C'est la toute-puissance du Christ qui a opéré ce miracle », et Hidulphe, comme son frère, bénissait le Dieu qui guérit les aveugles-nés.

L'enfant du miracle fut appelée Odile. On lui fit connaître sa naissance, et à partir de ce moment, Odile ne cessa de prier pour son père. Adalric fut de longues années avant de se laisser toucher par la grâce et il devait encore, dans l'intervalle, commettre bien des forfaits; il refusa obstinément de voir sa fille.

Cependant Odile se présenta un jour, à l'improviste, au château d'Hohenbourg où résidait le duc d'Alsace; elle alla droit à son père qu'elle reconnut à son air farouche, fléchit le genou devant lui, baisa sa main et lui dit qu'elle était sa fille, née aveugle et maintenant guérie par la miséricorde de Dieu. Cette fois, Adalric fut vaincu; il releva sa fille avec bonté, l'embrassa et les assistants louèrent Dieu qui fait bien toutes choses. Il y eut de grandes fêtes au château d'Hohenbourg.

De nouvelles tribulations attendaient Odile à la cour de son père. De nombreux prétendants à sa main se présentèrent; la pieuse fille, tout absorbée par les soins qu'elle donnait aux pauvres, déclarait qu'elle ne voulait pas se marier. Mais voilà qu'un jour, on vit arriver en grande pompe au château, une ambassade du duc des Alamans qui venait, lui aussi, demander pour son fils la main de la fille du duc d'Alsace. Cette proposition était flatteuse pour Adalric qui voulut, dans des scènes

iC, LE RHIN DANS L'HISTOIRE

terribles, contraindre sa fille à donner son consentement. « Je préfère mourir ! » s'écria la jeune fille.

Connaissant le redoutable caractère de son père, elle comprend qu'il ne lui reste d'autre parti que la fuite. Sous un déguisement elle sort du château, descend la montagne à travers la forêt, gagne le Rhin qu'un batelier lui fait traverser pour une piécette d'argent. Furieux, Adalric monte à cheval avec ses gens pour aller à la recherche de sa fille. Il rencontre le batelier qui lui dit tout. Odile était arrivée à Musbach, aup rès de Fribourg, lorsqu'elle entend, soudain, le galop des chevaux et la voix de son père qui l'appelle ; elle se cache dans un rocher qui s'entr'ouvre tout exprès pour l'abriter. Mais elle ne peut résister aux accents de détresse de son père et, sans être vue, elle répond : « Mon père! »

Adalric est surpris d'entendre la voix de sa fille sortir d'un rocher : « Odile ! » crie-t-il encore, et le frisson court dans ses veines lorsque, de nouveau, sa fille lui répond : « 0 mon père, vous persécutez Celui qui me protège ! » Adalric comprend, cette fois, la volonté de Dieu, jure de s'y soumettre et de respecter le saint engagement de sa fille qui lui demande de construire pour elle un couvent à Hohenbourg. Le rocher s'entr'ouvre de nouveau et Odile se jette dans les bras de son père. A Musbach, au-dessus de Fribourg-en-Brisgau, un oratoire, construit à côté d'une source qui guérit les ophtalmies, consacre aujourd'hui encore, le souvenir de ce touchant épisode de la légende.

Le Hohenbourg où le duc Adalric avait son château, est l'une des montagnes les plus admirables de l'Alsace. On y monte par des routes en lacets ou des sentiers qui serpentent à travers les vignobles des jolies petites villes de Barr et d'Obernai, puis, c'est un immense et grandiose amphithéâtre de chênes et de sapins. Du sommet de la montagne, le touriste n'a, à ses pieds, que des arbres qui dévallent à perte de vue, puis, toute la plaine d'Alsace depuis Wisembourg jusqu'à Baie, frangée par la ligne bleue du Rhin : on compte deux cents villages entourés de bosquets, de moissons, de vignobles, de houblonnières. Du côté de Barr, on domine les ruines du vieux château de Landsperg, bâti au xne siècle.

A toutes les époques de l'histoire, l'homme a été frappé de

l'admirable site du plateau de Hohenbourg et de ses environs. Aussi, y a-t-on retrouvé des restes de toutes les civilisations. Il y a des dolmens et des abris sous roche des premiers âges ; mais ce qu'on remarque surtout, ce sont les restes d'une gigantesque enceinte de muraille qu'on appelle dans le pays, « le mur des païens ». Le circuit de ce mur qui descend dans la vallée pour remonter sur la montagne voisine et revenir à son point de départ, est de 10 kilomètres et demi. La plus grande longueur du terrain qu'il enclôt est de 3.000 mètres et sa plus grande largeur d'un kilomètre. Ce sont là les restes d'un immense oppidum gaulois, analogue à celui de Dabo, à ceux du mont Beuvray, de Bovioles, d'Alésia et tant d'autres qu'on a signalés dans toutes les parties de la Gaule : on les désigne parfois sous le nom de « camps de César ». Il en est peu qui soient aussi vastes que celui de Sainte-Odile. Les fouilles qu'on y a pratiquées n'ont fourni que des objets gaulois; rien de germanique.

C'est au milieu de cette immense enceinte que le duc Adalric s'était fait construire un château et qu'il aimait à résider, au centre de ses chasses, au cœur du pays dont la garde lui était confiée, pour le protéger surtout contre les Alamans. C'est à côté de son château, sur un rocher à pic, qu'il concéda à sa fille le terrain nécessaire pour y construire un monastère. On croit qu'il y eut là, à l'époque romaine, un sanctuaire de Rosmerta, la parèdre de Mercure, la déesse spécialement honorée chez les Trévires, les Leuques, les Lingons, les Médiomatrices.

La sainte mourut le 13 décembre 720; de nombreux miracles eurent lieu sur son tombeau. Charlemagne, dit-on, fut le premier pèlerin couronné qui le visita. Depuis lors et d'une façon ininterrompue jusqu'à nos jours, les pèlerinages se sont répétés incessamment aux reliques de la pieuse fille que toute l'Alsace vénère comme sa patronne.

Heureux les peuples qui ont de pareilles légendes à leur berceau ! ce sont ces récits naïfs et populaires, ce n'est pas la sèche érudition, qui entretiennent la vie de l'âme des foules, mettent en son cœur la consolation et l'espérance, font irréductible le sentiment national. Voilà pourquoi l'histoire de sainte Odile, enjolivée à travers les siècles, reste vénérée par tous les Alsaciens.

Voilà pourquoi tous les penseurs, impressionnés par l'aspect grandiose du site de Sainte-Odile, s'efforcent de s'y mettre en communion avec la pensée intime de l'Alsace, c'est-à-dire avec ce qui ne meurt jamais chez un peuple opprimé par l'étranger. Maurice Barrés, le plus près de nous, a trouvé des accents profonds, d'une émotion communicative, en évoquant « la pensée de sainte Odile1 ». Mais rien n'approche de l'enthousiasme lyrique des Alsaciens de nos jours, lorsqu'ils gravissent la sainte montagne. L'un d'eux s'écrie :

Non ! il n'est pas en Alsace un lieu semblable au mont Sainte-Odile. La nature lui a donné, à la fois, tout ce qu'elle a d'austérité et de splendeur ; l'histoire l'a marqué de toutes ses empreintes ; Dieu lui a prodigué ce qu'il réserve aux terres prédestinées. 0 mont Sainte-Odile, que tu es beau avec tes fières assises de roches nues ! Que tu es beau en ton verdoyant manteau de sapins, aux plis audacieux ! Que tu es beau quand le soleil de juillet t'inonde de ses rayons et dore l'opulente plaine de l'Alsace, qui s'étend devant toi, immense et dans toute sa gloire ! Que tu es beau encore quand l'orage approche, quand l'éclair sillonne la nue qui t'enveloppe, quand le tonnerre bondit de montagne en montagne ! O mont Sainte-Odile, que tu es imposant avec ton vieux mur ; avec tes retraites où règne le silence, où régnait le mystère ; avec ton enceinte de tours et de manoirs en ruines ! Mais, ô mont Sainte-Odile, que tu es cher, avec tes reliques, tes chapelles, ta source, tes récits, ton histoire, ta sainte 2 !

C'est au monastère de Sainte- Odile que fut peint, par une religieuse de génie, l'un des plus beaux manuscrits à miniatures que le moyen âge nous eut légué, « le riche et suave Hortus Deliciarum » de Herrade de Landsperg, abbesse de Sainte-Odile du temps de Tancrède roi de Sicile, et de l'empereur Henri VI ; elle exécuta son Recueil pour l'usage de la « phalange des vierges de Hohenbourg, blanches comme le lis », suivant l'expression d'un historien. Hélas ! cette œuvre incomparable n'existe plus, que par les reproductions qui en ont été faites et les études que lui ont consacrées les érudits et les artistes. Les Germains modernes sont passés par là : l'original a été détruit, en 1870, par les Prussiens, lorsqu'ils ont bombardé et incendié la Bibliothèque de Strasbourg.

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