QUELQUES MOTS AU LECTEUR IX
dans les Ardennes, sur la Meuse ou jusqu'à la Somme. Et dans ces dernières années, au xxe siècle comme du temps d'Arioviste, nous avons assisté, indifférents ou complaisants , à l'infiltration des Germains chez nous, par le commerce, les entreprises industrielles, la banque, la fausse naturalisation, les bureaux, le professorat, la domesticité , l'érudition, l'intrigue, la flatterie basse, signes avant-coureurs de V invasion armée, en masse, terrifiante, dévastatrice, comme celle des Cimbres et des Teutons.
Serait-il donc vrai, comme on l'a dit, que l'Histoire, sous ses aspects variés, n'est, ainsi que les phénomènes de la nature, qu' un perpétuel recommencement ? Les changements politiques des peuples ne mordent pas plus sur la roue des siècles, que le serpent sur la lime.
Après l'effondrement de l'Empire romain, dès que les populations nouvelles sont devenues sédentaires dans les pays de culture gallo-romaine qu'elles ont envahis, la lutte recommence, aussi âpre qu 'auparavant ; les acteurs ont changé ; le théâtre, la scène, les mobiles de l'action demeurent : c'est toujours le Romanisme, la Gaule latine, contre le Germanisme barbare. C'est l'Austrasie franque, c'est-à-dire la France rhénane romanisée qui, désormais, barre le chemin aux Barbares et les refoule loin au delà du Rhin, parfois jusque sur l'Elbe. Avec Charlemagne, ce sont les guerres saxonnes qui durent trente-trois ans : Witikind incarne l'âme germaine, comme jadis Arminius ; et le Franc Charlemagne représente le Romanisme chrétien comme jadis Constantin le Grand.
Sous les successeurs de Charlemagne, l'Austrasie franque, sous le nom de Lotharingie, est toujours séparée de la Germanie, à la fois par le Rhin et moralement par ses traditions et sa civilisation. Le Franc, cet ancien Germain, transformé par l'habitat et la culture gallo-romaine, reste l'ennemi du Germain d'outre-Rhin, c'est-à-dire, à cette époque, du Saxon et de l'Allemand. Si, de temps à autre, la Lotharingie carolingienne subit la suzeraineté du roi de Germanie auquel échouera bientôt la couronne impériale, elle cherche sans
trêve ni relâche à s'en a/franchir. Elle se considère toujours comme franque et non point comme germaine. Elle, se prétend, ainsi que jadis V Austrasie mérovingienne , la portion la plus noble du regnum Francorum. La Germanie ne peut lui apporter qu'un afflux de barbarie : elle la répudie, voulant rester soudée, suivant sa tradition, aux contrées qui sont, comme elle-même, de civilisation latine. C'est chez les Lotharingiens, dans la France de l'Est, que naît et se développe l'Epopée romane de Charlemagne. Nous verrons cette France rhénane et meusienne se rattacher avec une admirable obstination aux descendants français de Charlemagne et leur rester fidèle jusqu'à l'extinction de la race carolingienne, avec les malheureux fils du duc Charles de Lorraine.
Le Saint-Empire romain germanique peut bien se développer par le jeu du système féodal, et son immensité faire illusion sur la carte géographique : l'hommage féodal ne transforme point en Allemands les habitants de Besançon, de Nancy, de Metz, de Verdun, de Cambrai ou d'Arras.
Les souverains laïques ou ecclésiastiques des pays rhénans, meusiens ou flamands, indépendants de fait, sous la suzeraineté nominale de l'Empereur germanique, entretiennent des rapports constants avec les rois de France; ils ne cessent de faire appel à leur intervention dans leurs querelles de voisinage ou contre l'Empereur ; le roi de France paie secrètement pension à la plupart d'entre eux.
Le principe de la Monarchie française était que rien de ce qui en avait fait partie à l'origine ou avait été, comme on disait, du domaine de la Couronne, ne pouvait être aliéné d'une manière absolue. Lorsque, par droit d' héritage féodal, partage successoral ou constitution d'apanage, une province est distraite du domaine royal, elle ne cesse point pour cela de faire partie intégrante de la Monarchie, et quelque jour à venir elle fera retour au domaine inaliénable de la Couronne. Or, les juristes et les conseillers de nos rois soutiennent , sans admettre la discussion, que le fondateur de la Monarchie française, le Franc Clovis, régna sur toute la Gaule, et que toutes les terres qui avaient fait partie du regnum Francorum