‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 32 sur 250 · LOUIS LE DÉBONNAIRE ET SES FILS · texte numérisé non relu

LOUIS LE DÉBONNAIRE ET SES FILS

Après Charlemagne, une idée essentielle, au point de vue politique, domine longtemps et par tradition l'époque carolingienne : c'est celle de l'unité et de l'intégrité de l'Empire. Gomme sous les Mérovingiens, il serait contraire à l'esprit du temps, de considérer les partages familiaux des princes et la constitution des royaumes qui leur sont assignés, comme des tentatives d'autonomie provinciale répondant aux tendances séparatistes des populations de certaines régions. Ces royaumes intérieurs, dont la distribution et les limites territoriales sont tout à fait indifférentes aux populations qui s'y trouvent englobées, sont censés faire toujours partie intégrante de la monarchie impériale. Aussi, la préoccupation des co- partageants ne portera jamais que sur l'égalité des parts, en forces et en revenus, et point du tout sur la création de souverainetés qui eussent pour base le particularisme local de telle ou telle contrée, de tel ou tel groupe ethnique ou linguistique. Avec autant de conviction qu'à l'époque romaine, nulle partie de la Gaule n'eût voulu se mettre hors de l'Empire : c'eût été être rejetée hors de la civilisation, dans la barbarie germaine.

Les royaumes multiples et changeants créés, à tout instant, pour des membres de la famille carolingienne, ne sont donc que

Le Rhin dans l'histoire. — II. 5

des portions de l'Empire; ils sont, par avance, destinés à être remaniés ou supprimés, morcelés à l'ouverture de chaque succession ; souvent, on les a considérés comme viagers. Un royaume n'est point établi une fois pour toutes et destiné à suivre à part le cours de ses destinées, indépendamment des autres. Au contraire, dès qu'un roi vient à mourir, les rois des autres royaumes interviennent pour mettre la main sur son héritage et même pour le disputer aux enfants du défunt. Il rentre dans le grand tout impérial et l'empereur procède à un nouveau partage. Nous avons constaté déjà un état de choses à peu près analogue pour la Gaule mérovingienne, le regnum Franco rum.

Il ne doit y avoir qu'un Empereur, mais on peut tailler dans l'empire un nombre illimité de royaumes. Malheureusement, l'autorité de l'empereur, qui, du consentement de tous, plane, en quelque sorte, au-dessus de cette mosaïque de royaumes carolingiens, est mal définie, purement de majesté et d'apparat, nominale et théorique. On assiste quotidiennement aux efforts impuissants qu'elle tente pour se ressaisir et manifester son notion au-dessus des rois. Sans doute, les rois vassaux étaient tenus de venir, tous les ans, rendre hommage à l'Empereur et de lui apporter des cadeaux; « sans lui, ils ne pouvaient ni entamer de négociations ni conclure de traité, ni déclarer la guerre1 ». Mais cette prérogative impériale n'était pas appuyée sur une force capable de la faire respecter.

Cette situation n'apparaît pas tout de suite, à la mort du grand Empereur, parce que la disparition prématurée de plusieurs de ses fils fit de Louis son seul héritier. Le 11 septembre 813, à Aix-la-Chapelle, Charlemagne le fit reconnaître comme empereur et le présenta au peuple et à l'armée, avec la couronne d'or en tête. Cinq mois après, Charlemagne mourut. Louis le Débonnaire, eut aussitôt, à s'occuper de maintenir la Germanie dans l'obéissance ; dans ce but, il tint une assemblée générale à Paderborn, et alla s'installer au palais de Francfort.

Dès 817, ayant pris le parti d'assigner, dans l'empire, des royaumes à ses fils, il donna à chacun sa part, sauf à l'aîné,

1. Ferdinand Lot et Louis Halphen, le lihjne de Charles le Chauve, p. 3.

Lothaire, qui, réservé pour la dignité suprême, ne reçut point de royaume, mais le titre d'empereur. Il fut associé à la majesté et au trône impérial de son père, avec juridiction sur les rois, ses frères; Pépin reçut l'Aquitaine; Louis, la Bavière et d'autres portions de la Germanie. On convint que Lothaire deviendrait seul empereur après la mort de Louis le Débonnaire : ainsi espérait-on maintenir l'unité et l'intégralité de l'empire.

Mais des dissensions intestines vinrent bientôt affliger la famille impériale. En 819, Louis le Débonnaire avait épousé en secondes noces Judith, fille du comte Welf de Bavière. Le 13 juin 823, naquit de cette union, à Francfort, un fils qui sera Charles le Chauve. Pour le doter, Louis le Débonnaire déchira la constitution de 817 et constitua à Charles un royaume qui comprenait « l'Alsace, la Rhétie, l'Alamanie et une partie de la Bourgogne » : ce fut la source de grands maux, reconnaissent les chroniqueurs. Les villes du Rhin, centre de la vie politique de l'Empire, et les résidences impériales de la région mosellane et meusienne furent le théâtre de ces réunions pénibles, dans lesquelles Louis le Débonnaire éperdu, impuissant, passait son temps à réprimer les révoltes de ses fils, à se laisser jouer par eux, à leur pardonner.

L'épisode le plus lamentable de ces drames de famille est celui qui se déroula, le 24 juin 833, au Rothfeld, au pied du moût Siegwald, quelque part entre Colmar et Bâle. Louis le Débonnaire y fut si indignement traité par ses fils, et abandonné si lâchement par ses partisans, que l'endroit où cette trahison s'accomplit fut désormais appelé le « Champ du Mensonge » (Liigenfeld). Louis le Débonnaire fut déposé ; Charles, le fils de Judith, fut interné dans l'abbaye de Prûm ; Lothaire devint maître de l'Empire. Puis, un revirement d'opinion se produisit en faveur de Louis le Débonnaire. Les évêques et les grands qui l'avaient déposé, réunis à Thionville, le proclamèrent innocent des crimes qu'on lui avait imputés ; maîtres de disposer de la dignité impériale, ils le rétablirent solennellement, dans l'église de Saint- Etienne, à Metz, le 28 février 835.

Mais la faiblesse de Louis le Débonnaire était incurable et ce qui s'était passé ne lui servit ni d'avertissement ni d'expé-

rience. Dominé par sa femme Judith, il reprit son projet de constituer un royaume à son fils Charles ; l'on a peine à suivre, au milieu de ces partages, faits et défaits tous les jours, le sort particulier des pays rhénans. En 837, Charles reçoit la Frise, la région d'entre Meuse et Seine et le nord de la Bourgogne ; en septembre 838, à Quierzy-sur-Oise, au moment où il ceint l'épée, il est investi de la Neustrie et de la Bretagne1. En mai 839, à l'assemblée de Worms, après la mort de Pépin, nouveau partage : Louis est roi de Bavière, et le reste de l'empire est divisé entre Lothaire et Charles le Chauve. L'empereur Lothaire reçoit tout l'Est, jusqu'à la Meuse.

La mort de Louis le Débonnaire étant survenue le 20 juin 840, dans une île du Rhin voisine d'Ingelheim, Lothaire, au nom de son autorité impériale supérieure, n'eut rien de plus pressé que de rompre les engagements consentis l'année précédente à Worms. Il chercha même à débaucher, par des présents, les seigneurs du royaume de Charles qui se trouvait alors en Aquitaine. Ce dernier se ligua tout de suite avec son autre frère Louis le Germanique, et ainsi commença la guerre dite « des trois frères ». Louis et Charles, disent les Annales de Saint-Bertin « soumirent ou se concilièrent, l'un au delà, l'autre en deçà du Rhin, par la force, les menaces ou des présents ou certaines conditions, tous les hommes des pays qui leur étaient échus».

Lothaire traversa le Rhin à Mayence, pour aller attaquer son frère Louis qui se retira en Bavière. Mais il ne put empêcher Charles qui l'attaqua par derrière, de s'avancer sur la Meuse. Lothaire fut ainsi obligé de repasser sur la rive gauche.

Remarquons-le bien : les trois frères ont, non point des sujets mais des partisans, qu'ils s'attachent par des présents, des promesses ou des dignités, et qui ne restent fidèles qu'autant qu'on les paie ou qu'ils escomptent l'avenir. Leur origine ethnique, leur langue, leurs traditions de famille, leurs serments ne comptent pour rien dans le choix qu'ils font d'un suzerain. C'est la morale de l'intérêt qui détermine le royaume d'occasion pour lequel optent les grands, le prince auquel ils s'attachent.

Page 1