F. Lot et Halphen, le Règne de Charles le Chauve, p
Après bien des tergiversations et des essais d'arrangement, se livra, le 25 juin 841, la bataille si meurtrière de Fontanet (Fontenoy-en-Puisaye), non loin d'Auxerre. Lothaire, vaincu, se retira lentement à travers l'Austrasie, jusque sur les bords du Rhin. De Mayence, il gagne Aix-la-Chapelle où il réorganise ses forces, composées de Francs austrasiens, de Saxons et d'Alamans, avec lesquelles il pousse une incursion jusque vers Paris ; refoulé enfin par Charles, il rentre à Aix-la-Chapelle au début de février 842.
Alors, Louis et Charles manœuvrent pour opérer leur jonction. Louis, accouru de Germanie, traverse le Rhin ; Charles, venant de l'Ouest, franchit les Vosges au col de Saverne. Les deux frères se rejoignent à Strasbourg.
Le 14 février 842, ils haranguent leurs soldats rassemblés dans la plaine voisine de la ville. Louis leur parle en langue tudesque, et Charles en langue romane. C'est le fameux Serment de Strasbourg, dont le texte roman est le plus ancien monument de la langue française qui nous soit parvenu. Les soldats auxquels s'adressait l'allocution en langue romane étaient, en grande partie, des Francs déjà romanisés et qui ne comprenaient plus le francique. On peut croire qu'il y avait, parmi eux, bon nombre d'anciens combattants des armées de Charlemagne.
Quoi qu'en aient dit des historiens modernes, dans ce partage des forces de l'Empire, en dépit du serment bilingue de Strasbourg, on ne voit point se dessiner ce qu'on a appelé le principe des nationalités. Les armées de chacun des trois frères sont composées de troupes singulièrement bigarrées, sans que les origines ethniques ou géographiques aient été le mobile de leur recrutement. L'armée de Lothaire comprend des Francs Neustriens et Austrasiens et des Aquitains ; il y a même des Saxons. Il est maître de tout le nord et de l'est, depuis la Somme jusqu'à la Frise et jusqu'à Mayence.
Louis le Germanique a d'autres Francs et d'autres Saxons, surtout des Alamans, des Thuringiens, des Bavarois. Charles le Chauve a les Francs Neustriens, les Bourguignons et le midi de la Gaule. C'est le hasard de la répartition territoriale dans
les arrangements de famille antérieurs, qui avait amené ce semblant de groupement régional.
La plus grande partie des soldats de Louis le Germanique, venus d'Alamanie et de Bavière, parlent un dialecte tudesque ; ceux de Charles, recrutés en Gaule, en Bourgogne, en Aquitaine, en Bretagne, en Alsace parlent une langue romane : c'est là tout ce qu'on peut inférer du Serment de Strasbourg. Ils s'allient pour lutter contre d'autres Francs et d'autres Austrasiens. Au mois de mars 843, les deux frères, l'un par Spire, l'autre par Wissembourg, concentrent leurs armées à Worms.
L'historien Nithard qui les accompagnait, raconte que Louis et Charles, beaux et élégants, de noble allure, prenaient leurs repas ensemble et couchaient dans la même maison. Ils travaillaient et se divertissaient en commun. Ils donnèrent des fêtes à leurs soldats : « Des joutes s'organisèrent entre Saxons, Gascons, Austrasiens et Bretons de l'une et l'autre armée. Comme s'ils voulussent, en jouant, se faire mutuellement la guerre, partagés en nombre égal, ils se précipitaient d'une course rapide les uns contre les autres. Les hommes de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs boucliers, feignant de vouloir échapper à la poursuite de leurs compagnons. Mais, par un retour subit, ils se mettaient à poursuivre ceux devant qui ils fuyaient tout à l'heure, jusqu'à ce qu'enfin les deux rois, avec toute la jeunesse, jetant un grand cri, poussant leurs chevaux et brandissant leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantôt les uns, tantôt les autres. C'était un spectacle digne d'être vu, à cause de toute cette grande noblesse et à cause de l'harmonie qui y régnait. Dans une si grande foule, en effet, et parmi tant de gens de diverse origine, nul n'osait en blesser ou en insulter quelqu'autre, comme il arrive souvent entre des guerriers peu nombreux et qui se connaissent. »
Après avoir vainement tenté de nouvelles négociations avec leur frère Lothaire, ils firent venir, d'outre-Rhin, une armée de renfort, composée de Bavarois et d'Alamans, puis ils se mirent en campagne. Charles passa par les routes du Hunsruck, Louis alla embarquer son armée à Bingen ; un autre corps longea la
rive droite du fleuve. Les chefs se rejoignirent à Coblence où ils allèrent entendre la messe ensemble, à Saint-Castor. Ayant franchi la Moselle, ils parvinrent à Sinzig, au confluent de l'Ahr et du Rhin.
Les alliés entrèrent à Aix-la-Chapelle et s'apprêtèrent à se partager les Etats de leur frère Lothaire. Celui-ci, qui s'était retiré, fit des propositions de paix. On convint de faire, suivant l'expression des Annales de Saint-Bertin, « un partage exact et égal », et à cet effet, trois cents délégués ou notaires furent nommés pour procéder à l'estimation fiscale et au dénombrement de tout l'empire : ce sera le traité de Verdun.
Pendant ces guerres intestines, les Normands ravageaient à leur aise les côtes de la Gaule. Ils dévastèrent notamment, à plusieurs reprises, les grands entrepôts commerciaux du pays des Frisons et des Bataves. Dès 834, Dorestad (aujourd'hui Wijk bij Duurstede) avait été incendié, les habitants massacrés ; Maëstricht et Anvers furent aussi saccagées.
Les successeurs de Charlemagne crurent, comme jadis les empereurs de l'époque constantinienne, que le meilleur moyen de défendre les bouches du Rhin et de la Meuse, c'était d'en confier la garde aux pirates eux-mêmes et de les prendre à leur service. C'est d'après cette politique que Louis le Débonnaire avait installé, à Dorestad, le Danois Heriold et son frère Roric. Ces chefs Scandinaves servaient dans l'armée de Lothaire en 842 ; ils furent impuissants à protéger Dorestad et l'île des Bataves contre les assauts d'autres pirates venus, à leur suite, du Jutland ou de la Norvège. Au point de vue elhnique, il y eut toujours un élément Scandinave considérable dans la vaste région des embouchures de la Meuse et du Rhin.