‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 35 sur 250 · R. Parisot, le Royaume de Lorraine, p · texte numérisé non relu

R. Parisot, le Royaume de Lorraine, p

dément. S'il fut adopté, pour un instant, et si Lothaire, empereur et chef de la famille carolingienne, se montra satisfait de la part singulière qui lui fut faite, c'est parce que le lotissement ne fut pas politique mais censitaire; si on ne le considère pas à ce point de vue, il est absurde. Mais les pays qui composaient cette part du chef de famille étaient les plus riches, les plus fertiles et avaient, mieux que tous les autres, été romanisés. C'était en Italie et dans ces vallées du Rhône et à l'ouest du Rhin, que la culture romaine s'était le mieux implantée, qu'elle avait laissé, malgré les invasions et les ruines accumulées, les restes les plus remarquables, les souvenirs les plus glorieux.

C'est là que, jadis, les empereurs romains avaient résidé, dans leurs somptueuses capitales de Trêves, Lyon, Arles, Milan, Rome ; c'était le pays des rois Francs Ripuaires et Saliens de l'époque mérovingienne, puis des Carolingiens, avec Aix-la- Chapelle, la ville de Charlemagne, demeurée capitale impériale. Cette contrée privilégiée était le centre et l'axe de l'empire créé par la famille issue de saint Arnulf et de Pépin de Landen; c'était son berceau; là, étaient ses biens patrimoniaux. C'était, plus que toute autre région, le pays franc, avec ses palais, ses rendez-vous de chasse forestière, ses métairies, les résidences impériales et royales dont la vallée de la Meuse, de la Moselle et du Rhin étaient parsemées et qui concentraient tous les souvenirs et les traditions de la dynastie. L'Auetrasie était, vraiment, le domaine de famille des Carolingiens. Et puis, il était admis que Lothaire, empereur, avait un droit de primauté sur ses frères; on entendait bien que l'unité de l'Empire n'était nullement brisée. Il ne peut y avoir qu'un empereur, comme il n'y a qu'un pape. C'est ce que veut dire Lothaire au pape Léon IV, quand il lui écrit que ses frères et lui ont fait seulement des parts dans l'Empire : non divisum, imo distinction. Lorsqu'il arrivera aux rois carolingiens de prendre des mesures communes à tout l'empire, ils se serviront toujours de l'expression « notre commun royaume » {in nostro communi regno).

De cette région centrale, si brillante, si réputée, Lothaire était, semblait-il, plus à portée d'exercer sa juridiction impériale sur ses deux frères, celui d'Orient et celui d'Occident ; il

restait à la tête de l'empire, tandis que ses frères, investis des provinces excentriques, quoique plus compactes, ne paraissaient point en situation de lui porter ombrage ou d'échapper à sa suzeraineté.

Tel était le jugement des hommes du temps ; tel fut le calcul borné des conseillers de ces trois souverains, sur l'esprit desquels pesait lourdement le vieux prestige de la majesté impériale. Chez eux, pas l'ombre de la préoccupation d'établir les divisions de l'Empire sur des considérations linguistiques ou ethniques, sur les convenances ou les variétés de tempérament et d'intérêt des populations de l'empire. « Rien, dit Gabriel Monod, n'était plus contraire à une division par races ou nations, que la réunion de l'Italie à une bande de terres comprenant la Provence, la Bourgogne cisjurane, l'Alsace, la Lorraine, et la Flandre. On avait voulu donner à celui des princes qui avait le titre impérial, à la fois Aix-la-Chapelle, la capitale de Gharlemagne, et l'Italie, le pays où Gharlemagne avait reçu le titre impérial1. » Fustel de Goulanges, lui aussi, avant G. Monod, avait déclaré n'apercevoir aucune trace des idées de race ou de nationalité, à quelque moment que ce soit de la décadence carolingienne2.

Nous citerons encore le témoignage du judicieux historien des origines de la Lorraine, Robert Parisot3, qui démontre sans peine combien à tort des historiens se sont plu à répéter que la principale cause de la dissolution de l'empire carolingien, fut l'éveil du sentiment national chez les différents peuples soumis au même joug, leur hostilité contre la domination franque, leurs aspirations contraires, leur soif d'indépendance. Cette doctrine, dit Parisot, est absolument contraire aux témoignages des chroniqueurs contemporains4. A aucun moment, les conseillers des trois souverains n'ont eu la préoccupation de tenir compte des races et des langues; et Robert Parisot ajoute :

« Si, au ixe siècle, il y avait un sentiment national, sinon

1. G. Mo.vod, Du Rôle de l'opposition des races et des nationalités dans la dislocation de l'Empire carolingien, dans l'Annuaire de V École des Hautes Etudes, 1896, pp. 5 à 17.

2. Mo.nod, loc. cit., p. 6, d'après Fustel de Coulanges, Hist. des institutions, etc. Les Transformations de la royauté, p. 616 et suiv.

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