‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 38 sur 250 · R. Parisot, le Royaume de Lorraine, p · texte numérisé non relu

R. Parisot, le Royaume de Lorraine, p

2. Témoignage cité par P. Thureau-Dangin, Hist. de la monarchie de Juillet, t. IV, p. 314.

eussent été constituées par le traité de Verdun, en quoi la Lotharingie, l'ancienne Austrasie franque, fût-elle devenue germanique, à ce moment-là ? Les Francs Austrasiens n'avaient que des rapports hostiles avec les habitants barbares de la rive droite du Rhin. Voyons : est-ce qu'à aucune époque de l'histoire ancienne ou des temps mérovingiens et carolingiens, la rive gauche du Rhin a tourné ses aspirations du côté de la Germanie ? Quand les Annales de Sàint-Bertin, au ixe siècle, parlent des Gaules et de la Germanie, c'est toujours le Rhin qui les sépare, comme dans l'antiquité. Au xe siècle, Aimoin, Flodoard et Richer n'hésitent pas à placer en Gaule les cités de Mayence, de Tongres, de Cologne et toutes les autres villes du Rhin. Est-ce donc à la Germanie que ces pays rhénans ont dû leur brillant développement, leurs villes littéraires, commerçantes et artistiques, leurs monuments, leurs métairies, leurs industries si actives et si prospères? Est-ce que la Germanie, à travers toute l'histoire, n'a pas été toujours, pour eux, le pays ennemi, le séjour redouté de la Barbarie ? Gomment, à l'époque du traité de Verdun en 843, et sous quel prétexte, ces populations eussent-elles été amenées à désirer se rattacher à la Germanie ou, disons à présent, à l'Allemagne ? Quel avantage économique ou autre eussentelles eu à en tirer ? Quel attrait la Germanie pouvait-elle, à cette époque, exercer sur elles ?

Au contraire, ces pays rhénans n'ont ils pas toujours regardé du côté de la Gaule ? n'ont-ils pas vécu de la Gaule et prospéré par elle ? Avec leur originalité propre, n'ont-ils pas fait partie de la Gaule, aussi bien que la Bretagne ou l'Aquitaine? et cela, de leur consentement absolu, constant, universel ? Qui pourrait le nier ? Arrière donc, tous les sophismes étrangers à l'histoire !

Cette idée de race, de nationalité, était si étrangère à l'esprit du temps, qu'à travers toutes les guerres civiles déchaînées entre les descendants de Charlemagne, on ne voit aucun d'eux songer à s'en emparer, pour en faire le levier de ses ambitions. Il n'en est même point question lors du fameux Serment de Strasbourg, bien que les soldats de Louis le Germanique fussent surtout des Allemands, et les soldats de Charles le Chauve, surtout des Gallo- Francs.

Si nous cherchons à déterminer la cause de cette absence du sentiment national chez les races multiples qui peuplaient l'empire carolingien, nous la trouverons, pour la Gaule, dans ce fait historique que ces races s'y trouvaient, non point juxtaposées par voisinage géographique, mais mélangées et, en quelque sorte, superposées dans toutes les régions, par couches plus ou moins denses. Cette observation est caractéristique, surtout pour le pays d'entre Rhin et Loire.

Le fond de la population était d'origine gallo-romaine, aussi bien sur les bords du Rhin que sur ceux de la Seine ou de la Loire ; à ces Gallo-Romains sont venus se mélanger, en dominateurs, les Francs, de même qu'ailleurs, les Visigoths ou les Burgondes. Il y eut aussi, disséminées un peu partout, des colonies de Germains transplantés en Gaule, comme les dix mille Saxons qu'y installa Gharlemagne. Rappelons-nous que chacune de ces populations qui vivaient ensemble, avaient leurs lois propres, leurs statuts nationaux et personnels ; la fusion entre ces couches ethniques, d'origines diverses, n'était point encore achevée, au temps du traité de Verdun. Bien que l'élément gallo-romain, franc ou germanique fut prédominant dans telle ou telle région, ces éléments ethniques perdaient chaque jour davantage la possibilité de se ressaisir, de se grouper et de prendre conscience d'eux-mêmes. Il ne pouvait donc y avoir, en Gaule, de répartition politique et géographique qui eût tenté de s'appuyer sur les éléments ethniques.

Toute autre était la situation de la Germanie. Là, il y eut : les Alamans qui débordaient sur une partie de l'Alsace, les Bavarois, les Thuringiens, les Saxons, les Francs de Franconie. Ce sont là des unités à la fois ethniques et géographiques, qui gardèrent jalousement leur autonomie, leur nationalité. Par là encore, remarquons-le bien, quel contraste entre la Gaule et la Germanie, au point de vue de la composition sociale et de la fusion des races !

Le roman du Serment de Strasbourg est, disent les philologues, un dialecte de l'Est, le dialecte austrasien, et cependant, les soldats auxquels il s'adressait n'étaient pas seulement des Francs Austrasiens ; nous savons qu'il y avait des Bourgui-

gnons, des Bretons, des Aquitains. Si Charles s'est servi du roman de l'Est, c'est apparemment qu'en Alsace et dans le reste de la Gaule de l'Est, cette langue était familière, et cela est si vrai qu'en 842, l'année même du Serment de Strasbourg, un synode tenu dans cette ville prescrit aux clercs de se servir, dans leurs sermons, de la langue romane (lingua romana rustica).

On écrit en tudesque en Saxe, comme le prouvent les Annales de Fulda; on écrit en roman, c'est-à-dire en français, à Metz et sur toute la rive gauche du Rhin ; il est curieux de constater que la plupart des plus anciens monuments de la langue française sont originaires de cette région. Il est sûr que le roman était prédominant dans la Lotharingie.

Le partage de Verdun, — partage purement censitaire et transitoire, comme les autres, — n'a donc pas plus envisagé le côté linguistique que le côté ethnique. Il a voulu seulement créer trois royaumes équilibrés en forces et en revenus, mais faisant partie d'un même tout, l'Empire, dont le titulaire, honorifiquement avantagé, fut l'empereur, le chef de la famille carolingienne, Lothaire. Il est contraire à l'histoire de prétendre que le traité de Verdun a voulu constituer les nationalités modernes.

En vertu du principe de l'unité de l'Empire, dès 844, les trois frères resserrèrent leur union dans une conférence, à Yutz (Judlcium) , près Thionville, dans les Etats de Lothaire.

Au lendemain de cet entretien, ils sommèrent collectivement Pépin d'Aquitaine et Noménoé de Bretagne de reconnaître l'autorité de l'un d'eux, Charles le Chauve l. Ils agirent en commun. Cependant, en dépit de ce bon vouloir de tous, la fausseté et l'incertitude de la position de l'empereur Lothaire ne tardent pas à amener des tiraillements et des malentendus dans les rapports du chef de l'Empire avec ses frères. Lothaire se trouve impuissant à faire respecter son autorité, d'ailleurs mal définie. Il sent qu'il a besoin d'un allié contre celui de ses frères qui manifeste une trop grande indépendance ; cet allié, il le cherche en flattant ou en menaçant tour à tour. Il se tourne tantôt du côté de Louis, tantôt du côté de Charles ; on le voit

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