R. Parisot, op. cit., p. 336 et s
gique d'un homme d'église ou d'un politique intéressé. Etant donné le caractère théocratique de la royauté, et la part prépondérante que les évêques, les clercs, les abbés, les conciles prenaient dans la direction et le gouvernement des peuples, à cette époque, la doctrine d'Hincmar qui, d'ailleurs, est celle de tous les écrivains ecclésiastiques, doit être envisagée comme celle qui prévalait dans le droit public et la réalité des choses.
Les rois carolingiens se proclament rois « par la grâce de Dieu » ; l'élection faite par le peuple « n'est qu'un moyen choisi par Dieu pour manifester sa volonté. Aucun prince carolingien n'est monté sur le trône qu'il n'ait été, au préalable, reconnu roi par les grands1 ». En outre, le sacre ou l'onction sainte était nécessaire pour qu'ils pussent exercer leur pouvoir myal; c'est l'investiture.
Gela n'empêchait point les princes, bien entendu, de briguer les suffrages des électeurs par des dons, des concessions de privilèges ou de domaines, et des promesses de toute nature qui, développant étrangement la puissance et les richesses des grands, ne contribuèrent pas peu à la formation du régime féodal. On a vu, au temps de Louis le Débonnaire, les évêques et les grands s'attribuer le droit de déposer l'empereur et de le rétablir dans la dignité impériale. Tous les princes carolingiens, même Charlemagne, paraissent inquiets du droit d'élection qu'ont les grands, et ils prennent des mesures pour assurer leur succession à leur fils, de telle sorte qu'à leur mort l'élection ne soit plus qu'une formalité.
Charles le Chauve, en 869, se prévalant donc du droit d'élection reconnu aux grands, se rend à Metz, pour se faire élire roi de Lotharingie. Les évêques le soutiennent et il réussit à obtenir les serments de vassalité des grands du royaume de Lothaire et d'une partie de ceux de la Provence.
Le 9 septembre 869, les évêques et les barons, réunis dans l'église Saint-Étienne de Metz, proclament comme « héritier légitime » du royaume de Lothaire, Charles le Chauve. Ils disent : « La volonté de Dieu est que nous ayons pour héritier
1. M. Prou, éd. de Hincmar, De ordine palatii, Introd., p. xxyiii.
de ce royaume, c'est à savoir pour notre maître, roi et prince actuel, Charles, à qui nous nous sommes remis volontairement pour qu'il nous gouverne et nous soit à utilité. » Charles le Chauve s'engagea par serment à protéger les églises et les biens de chacun. Il fut couronné par Advence évêque de Metz, Hatton évêqne de Verdun, Arnoul évêque de Toul, Hincmar archevêque de Reims et d'autres évêques des provinces de Reims et de Trêves.
Quittant Metz après la cérémonie, Charles le Chauve descendit la Moselle, s'arrêta à Floranges, près de Thionville ; il alla chasser dans TArdcnne, puis il gagna Aix-la-Chapelle.
Le libre choix des grands et des évêques venait ainsi de rattacher la Lotharingie, la Francia média, à la France de l'ouest. Quelle que tut la nature et la force du droit électoral, c'est l'empereur Louis II, frère du roi défunt qui eût pu réclamer, comme héritier du sang, ce n'est pas Louis le Germanique. Ce dernier ne pouvait invoquer que la force des armes : il ne s'en priva point, mais il n'avait pas pour lui le droit.
Tout d'abord, Louis le Germanique, malade, envoya à Charles le Chauve une ambassade pour protester contre ce qu'il appelle son usurpation, que blâma aussi le pape Adrien. A la nouvelle que son frère agonisait, Charles s'inquiéta peu de ces réclamations. Il vint en Alsace, où il fut acclamé ; les plus puissants seigneurs lui offrirent leurs hommages ; Charles le Chauve regagna ensuite son palais d'Aix-la-Chapelle.
Ayant intronisé sur le siège métropolitain de Trêves un titu laire de son choix, Bertulf, il s'apprêtait de même à placer sur celui de Cologne, Hilduin, qui lui était dévoué, lorsqu'il apprit que son frère Louis le Germanique venait d'y installer Willibert, par l'entremise de Liutbert, archevêque de Mayence. La consécration avait eu lieu à Deutz, par les évêques suffragants; et non à Cologne où les partisans de Charles le Chauve s'y fussent opposés. Celui-ci accourut, courroucé, à Cologne, mais trop tard; de^-u, il lui restait à intriguer auprès du pape pour que lepallium fût refusé à Willibert.
Le 22 janvier 870, Charles le Chauve épousa Richilde, une Lorraine ; le duc normand de la Frise, Roric, reconnut son
autorité. Ses affaires prospéraient, son autorité s'affermissait, lorsque Louis le Germanique, enfin rétabli de la maladie qui l'avait retenu de longs mois à Ratisbonne, rentra à Francfort. Tout de suite, il envoya une ambassade à son frère pour le sommer de quitter Aix-la-Chapelle et la Lorraine. Par pusillanimité, Charles n'osa s'opposer formellement aux prétentions illégitimes du roi de Germanie ; il essaya d'une transaction amiable et l'on convint d'une entrevue. Les deux frères se rencontrèrent à Mersen, et le 8 août 870, un nouveau partage fut conclu, qui remettait en cause le sort de la France rhénane.
Comme à Verdun en 843, on ne se préoccupe à Mersen (Meerssen) que de faire deux royaumes égaux en forces militaires et en revenus. Les limites et les statistiques sont établies par un conseil composé de huit évêques, vingt juristes, soixante barons, notaires ou officiers ministériaux. On n'agite que des affaires censitaires, la proportion et l'égalité des parts. A aucun moment on ne fait valoir des questions de langues, de races, de limites naturelles, de circonscriptions civiles ou ecclésiastiques. On ne songe pas davantage à s'appuyer sur des limites antérieurement fixées. Les possessions de chacun des deux rois sont énumérées dans le plus grand détail, dans les Annales de Saint-Bertin : on dirait un acte notarié d'aujourd'hui, dénombrant et évaluant les propriétés d'une famille, après décès.
Dans la province de Cologne, Louis le Germanique reçoit une partie du diocèse d'Utrecht avec son chef-lieu ; une partie de la Frise et quelques comtés francs ; la ville de Cologne avec les comtés des environs.
Dans le diocèse de Liège, Louis reçoit les pays de la rive droite de la Meuse et de l'Ourthe, avec Aix-la-Chapelle et Maëstricht, mais Liège reste à Charles le Chauve. Metz, Trêves avec les abbayes de Prùm et d'Echternach sont à Louis, qui recueille aussi une partie du diocèse de Toul, avec les abbayes de Moyenmoutier, Saint-Dié, Remiremont, mais la ville de Toul reste à Charles.
Le Bassigny, dans le diocèse de Langres, est à Louis le Germanique (jusqu'à Chaumont).
Le diocèse de Strasbourg, qui n'avait pas été donné à Louis en 843, passe dans ses mains.
Celui de Bàle est aussi à Louis, avec les abbayes de Murbach, Munster, Massevaux, Soleure.
Dans le diocèse de Besançon, Louis reçoit jusqu'aux abba}res de Baume, Lure, Luxeuil, Enfonvelle, Poligny, Faverney.
Charles le Chauve possède, dans la province de Cologne, le reste de l'évèché d'Utrecht et de la Frise, la plus grande partie de l'évèché de Liège avec la ville et les abbayes de la région, la Toxandrie et d'autres comtés, la ville et le diocèse de Cambrai. Dans la province de Trêves, Charles reçoit Arlon et le pays de Woevre ; une portion du diocèse de Metz ; le diocèse de Verdun ; une partie de celui de Toul ; Besançon et la plus grande partie de son diocèse. Enfin, Charles garde du royaume de Lothaire la province de Lyon et tout le Midi1.
M. Robert Parisot précise les limites ainsi qu'il suit:
La frontière partait du Fli, c'est-à-dire de l'entrée du Zuiderzée, se dirigait ensuite vers le sud, laissant Utrecht à Louis le Germanique, atteignait la Meuse qu'elle longeait jusqu'au confluent de l'Ourthe. Elle suivait ensuite ce dernier cours d'eau, puis passait dans le bassin de la Moselle, remontait la vallée où coule cette rivière, tantôt par la rive droite, tantôt par la rive gauche, jusqu'un peu en amont de Toul; de là, elle se dirigeait vers l'ouest, passait de l'autre côté de la Meuse, reprenait ensuite la direction du sud pour faire une pointe très prononcée vers l'est, entre les Faucilles et le Doubs, redescendait cette rivière, puis retrouvait la Saône qu'elle suivait quelque temps, la quittait au nord de Chalon pour se porter vers le sud-est, traversait l'Ain et arrivait enfin à la chaîne bordière du Jura oriental 2.
On le voit, par le traité de Mersen, en 870, toutes les limites des divisions administratives et ecclésiastiques, pagi et diocèses, sont bouleversées, arbitrairement morcelées tout le long de la frontière. Et Parisot, qui le constate, se demande comment des historiens graves ont pu, ici encore, affirmer que les répartiteurs de Mersen ont eu le souci de respecter les limites des langues ou des races et de faire coïncider, comme le prétend