R. Parisot, loc. cit
déchéance des glorieuses capitales carolingiennes, comme Metz, Cologne, Trêves, Aix-la-Chapelle, Liège qui se trouvaient, par cet arrangement vulgaire puisqu'il n'était dicté que par des appétits, placées en bordure de deux pays, ennemis irréconciliables. La France rhénane, l'Austrasie, était démembrée.
Pourtant, et c'est là le phénomène le plus surprenant de cette lamentable époque, les villes du Rhin ne cessent point, au milieu de tous ces bouleversements politiques et de toutes ces guerres intestines, d'être des centres d'une activité industrielle et commerciale qui rappelait leur splendeur d'autrefois. Leurs écoles d'art, revivifiées par Charlemagne, sont en rapports suivis avec les écoles byzantines de Ravenne et de Constantinople. La région rhénane, depuis Saint-Gall jusqu'à Utrecht, continue à se peupler de cathédrales dont les missionnaires emportent les modèles en Germanie1.
On cite des moines artistes, comme Tutilon, de l'abbaye de Saint-Gall, mort vers 908, qui voyagea longtemps et dans tous les pays, pour développer son expérience et ses connaissances artistiques ; sans relâche il exécute, comme d'autres de ses confrères, des peintures, des miniatures, des ouvrages d'orfèvrerie et de bijouterie; il sculpte de merveilleuses tablettes d'ivoire. Bref, c'est de cet art franco-byzantin auquel Charlemagne donna une si vigoureuse impulsion, que naît l'art roman. Le centre d'expansion en fut la France de l'Est.
Chacun sait que l'une des branches des arts mineurs les plus délicates, celle, peut-être, qui exige la plus extrême dextérité et l'expérience technique la plus consommée, est la gravure sur gemmes. Or, elle fut particulièrement développée à l'époque carolingienne, et nous ne pouvons omettre d'en citer ici deux exemples qui portent le nom même du roi de Lotharingie, Lothaire. Il s'agit, d'abord, de l'intaille célèbre du Trésor d'Aix-la- Chapelle, sur laquelle est gravé en creux le buste de ce prince, entouré de la légende : -j- Christe adjuva HLotarium reg\em). Ce précieux monument a servi au roi Lothaire pour sceller ses
1. C. Enlart, dans l'Histoire de l'art d' André Michel, t. I, p. 112.
diplômes. L'habile graveur qui l'a exécuté, travaillait, sans aucun doute, dans l'une des villes de la Meuse ou du Rhin. L'autre monument est l'intaille, extraordinaire par ses dimensions, qui provient de l'abbaye de Waulsort-sur-Meuse, près Dinant, et se trouve aujourd'hui au Musée britannique. Cette grande plaque de cristal de roche, sur laquelle sont gravés les divers épisodes de la légende de la chaste Suzanne, ne comprend pas moins de quarante personnages ; la scène centrale est entourée de la légende : Lotharius rex Francorum fieri jussit. Par là, nous sommes certains que ce curieux monument a été exécuté sur l'ordre du roi des Francs de Lotharingie, Lothaire II, qui prend le titre de rex Francorum. Au moyen âge, sans prendre garde à l'anachronisme, on considérait ce joyau comme l'œuvre de saint Eloi, et la chronique de l'abbaye de Waulsort lui fait jouer un rôle dans la fondation de ce monastère * .
En présence de tout ce mouvement artistique de la France rhénane aux ixe et xe siècles, en recueillant aussi les témoignages, trop rares mais certains, de l'expansion du commerce dans les villes du Rhin, jusque chez les Francs de la Toxandrie et les Frisons, nous sommes tentés de nous demander si les guerres de famille dont nous entretiennent les chroniqueurs presque exclusivement, ne nous, font pas illusion et ne contribuent point à calomnier une époque qui eut ses malheurs, mais aussi son épanouissement et sa prospérité.
1. Pour les développements, voyez: E. Babelos, Histoire de la gravure sur gemmes en France, chap. n (gr. in-8, 1902).