DU TRAITÉ DE MERSEN A LA DÉPOSITION DE CHARLES LE GROS
Les partages de Mersen, en 870, ne furent pas plus définitifs que les précédents : les princes et les grands qui y avaient coopéré, saisirent l'occasion de les bouleverser dès qu'elle se présenta, et cela toujours au nom de l'unité traditionnelle et intangible de l'Empire carolingien.
A la mort de l'empereur Louis II, roi d'Italie, au mois d'août 875, Charles le Chauve, son oncle, revendiqua la dignité impériale et alla se faire couronner à Rome par le pape. Ce voyage faillit lui être funeste : tandis qu'il était absent, son frère Louis le Germanique essaya de lui ravir son royaume. Le roi de Germanie passa le Rhin avec une armée et poussa impudemment son mauvais coup jusqu'à Attigny, dans les Ardennes. Mais, se voyant mal accueilli par les évêques et les barons de France, il s'en retourna assez piteusement dans ses États. Peu après, Charles le Chauve, revenu triomphalement d'Italie, se rendait à Ponthion où, le 21 juin 876, on le vit trônant dans toute sa gloire, « sur le siège impérial, vêtu d'or à la manière des Francs », entouré des évêques, des grands et de quelques prélats italiens délégués par le pape. Le 16 juillet, dans une autre séance solennelle du même concile, « l'empereur, disent les Annales de Saint-Bertin, arriva le matin à 9 heures,
paré et couronné à la mode des Grecs et conduit par les envoyés de l'Apostolique vêtus à la romaine ».
Charles députa aussitôt une ambassade à Francfort, pour notifier son couronnement à Louis le Germanique ; mais ce dernier venait de mourir. Alors, sans perdre de temps, Charles se rend à Aix-la-Chapelle, puis à Cologne, et s'apprête à passer en Germanie. En vertu de son autorité impériale prééminente, il entend rétablir l'unité de l'Empire et confisquer, à son tour, les Etats de son frère, au détriment des fils du défunt. Sous couleur de traditions franques ou impériales, c'était un chassé-croisé d'actes de brigandage. En vain, Louis III le Saxon, fils aîné de de Louis le Germanique, supplie son oncle de l'épargner et de lui laisser son royaume : Charles le Chauve, fort du principe de la reconstitution de l'unité de l'Empire, ne veut rien entendre. Dès lors, Louis le Saxon se décide à défendre son héritage, les armes à la main. Il franchit le Rhin à Andernach, avec une armée de Saxons et de Thuringiens et s'avance à la rencontre de Charles le Chauve.
Vers le 7 octobre 876, disent les Annales de Saint-Berlin, l'Empereur ayant disposé ses troupes, se leva, au milieu de la nuit, et faisant déployer les étendards, marcha par des chemins rudes ou même impraticables, dans le dessein de fondre inopinément sur son neveu. 11 arriva à Andernach, ses soldats et ses chevaux harassés par la fatigue d'une route difficile et par la pluie qui les avait inondés toute la nuit. Louis le Saxon attendit de pied ferme l'attaque de son oncle. Le choc des deux armées eut lieu; Charles le Chauve, vaincu, dut s'enfuir précipitamment avec un petit nombre des siens.
La plupart de ceux qui auraient pu s'échapper en furent empêchés parce que tous les bagages de l'empereur et de ses gens, ainsi que les marchands et vendeurs de boucliers qui avaient suivi l'empereur et l'armée, fermèrent en un chemin étroit le passage des fuyards. Les comtes Ragenaire et Jérôme furent tués dans ce combat ; l'évêque Astolphe, l'abbé Joscelin, les comtes Aledram, Adalhard, Bernard et Evertaire, ainsi que beaucoup d'autres, furent pris sur ce même champ de bataille et dans la forêt voisine; tous les bagages et tout ce que portaient les marchands tombèrent au pouvoir de l'armée de Louis.
Charles le Chauve put néanmoins gagner Liège, tandis que Louis le Saxon faisait son entrée solennelle à Aix-la-Chapelle.
Les grands de Lotharingie, attachés à la fortune de Charles le Chauve, le suivirent dans sa retraite.
Mais l'empereur ne pouvait rester sur cet échec humiliant. Après avoir consulté ses fidèles, à Compiègne, il partit pour l'Italie afin de consolider son autorité impériale ébranlée. Elle lui fut confirmée par un concile. Que serait-il advenu des provinces rhénanes si Charles eût eu le temps de revenir venger sa défaite d'Andernach de l'année précédente ? En traversant le mont Cenis pour rentrer en France, il mourut empoisonné par son médecin, le 6 octobre 877.
Son fils et seul héritier, Louis II le Bègue, était roi d'Aquitaine depuis dix ans, lorsqu'il fut appelé à recueillir la lourde et difficile succession de son père. Au début de novembre, Louis II le Bègue et son cousin Louis III le Saxon eurent une première entrevue, à Mersen, et décidèrent de convoquer une grande assemblée pour traiter à l'amiable d'un nouveau partage. Cette réunion eut lieu à Fouron, entre Aix-la-Chapelle et Maëstricht, au printemps de 878. Louis le Bègue proposa : « Nous voulons que le partage du royaume de Lothaire demeure tel qu'il à été fait entre mon père Charles et votre père Louis. » Ce qui fut adopté. Malheureusement, Louis le Bègue mourut dès le 10 avril 879 ; tout aussitôt, en vertu du principe de l'unité de l'Empire et du droit d'élection, des évéques et des barons songèrent à frustrer ses deux fils, Louis III et Carloman, de leur héritage. Ils offrirent le trône de France à Louis le Saxon. A leur instigation, le roi de Germanie vint à Metz, puis à Verdun, où il s'arrêta : un parti qui avait à sa tête Gonthier, évêque d'Orléans, les comtes Goiram et Anchaire, ne voulant point de lui comme roi de la France de l'Ouest, essaya de modérer ses appétits en lui cédant une portion de la Lotharingie. Il eut la sagesse d'accepter, au grand désappointement de son entourage germanique, mis en goût de conquête. Mais il était urgent de s'entendre, pour chasser les pirates normands qui dévastaient, tout à leur aise, la contrée d'entre Meuse et Rhin et poussaient même leurs déprédations jusqu'à la Seine et à la Marne. Après d'honorables exploits, Louis III et Carloman moururent rapidement, l'un en 882, l'autre en 884, sans enfants, ne laissant qu'un frère en bas âge
qui sera plus tard Charles III le Simple. De son côté, Louis le Saxon étant mort le 20 janvier 882, il sembla que tout l'Empire carolingien fût abandonné de Dieu et des hommes : il s'en allait, faute de représentant sorti de l'enfance. Il restait pourtant le troisième fils de Louis le Germanique, Charles III, surnommé le Gros, roi, depuis 876, de la Souabe et de l'Alsace. Devenu empereur, en 882, son armée avait réussi, disent les contemporains^ bloquer les Normands dans leurs retranchements sur la basse Meuse, lorsque, plutôt que de les anéantir, il préféra leur acheter la paix à prix d'argent; puis, il investit l'un des chefs normands, Godfrid, du duché de la Frise occidentale, en lui confiant la mission de protéger les embouchures du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut contre les entreprises d'autres pirates. Godfrid se fit baptiser et épousa Gisèle, fille du défunt Lothaire II, l'ancien roi de Lotharingie.
Dans leur détresse, les Francs de l'Ouest, sous l'inspiration du duc de France, Eudes, fils de Robert le Fort, allèrent offrir la couronne de France à l'empereur Charles le Gros. C'était un Carolingien ; ils lui prêtèrent le serment de fidélité. Ainsi se reconstituait l'unité de l'Empire, conception dans laquelle les esprits sages trouvaient le salut, à laquelle personne n'avait encore renoncé et qui n'avait cessé de subsister en théorie : cette idée constituait, à cette époque, la seule et véritable patrie. Mais Charles le Gros, dit-on, n'eut pas conscience de son rôle et ne sut pas accourir pour saisir le sceptre qu'on lui offrait. Le sort de la Gaule retomba naturellement, en fait, aux mains du duc de France.
L'année 884 est signalée dans Annales de Metz, comme une époque où les entreprises des Normands, le long du Rhin et de la Meuse, furent particulièrement hardies. Ils se fortifièrent à Duisbourg et à Louvain. Le duc de Frise, le Normand Godfrid, chargé de repousser les pirates, mit, à ses services, un prix singulièrement élevé. Encouragé par un révolté, Hugues, bâtard de Lothaire II et de Waldrade, Godfrid eut l'audace de demander à Charles le Gros, pour gage de sa fidélité, des villes du Rhin, Coblence, Andernach, Senzig et plusieurs cantons de la même région « qu'il voulait avoir, à cause de l'abondance
Le Rhin dans l'histoire. — II. 7
des vins dont regorgeaient ces terres ». C'est toujours la question des revenus, et point d'autre, qui entre en ligne de compte. Charles le Gros répondit en envoyant au duc de Frise une ambassade dirigée par son principal conseiller, un certain comte Henri, etWillibert, archevêque de Cologne. L'entrevue eut lieu à l'endroit où le Rhin et le Wahal se séparent et forment une île.
L'évèque et le comte étant descendus dans cette île, écoutent beaucoup de choses de Godfrid, en répondent beaucoup d'autres de la part de l'empereur. Au soleil couchant, ils terminent la conférence, quittent l'île et retournent à leur logis, pour revenir le lendemain. Le jour suivant, Henri exhorte l'évèque à appeler hors de l'île, Gisèle, femme de Godfrid, afin de l'engager à travailler à la paix, de tous ses soins, et pour que, durant ce même temps, Henri traitât avec Godfrid l'affaire du comte Everard, dont Godfrid avait confisqué les propriétés. Puis, il persuade à Everard de se lever au milieu de l'assemblée, en se récriant violemment sur l'injustice qu'il a soufferte. Godfrid, homme d'origine barbare et féroce, répondant par des paroles dures et outrageantes, Everard tire son épée et le frappe d'un grand coup sur la tête. Ainsi, d'abord terrassé par Everard, puis percé de coups par les satellites du comte Henri, Godfrid meurt ; tous les Normands trouvés en Batavie sont massacrés.
Peu de jours après, sur le conseil du comte Henri, Hugues, le bâtard de Lothaire, attiré par des promesses, à Gondreville, est pris par traîtrise; puis sur l'ordre de l'empereur, le comte Henri lui arrache les yeux et tous ses partisans sont dépouillés de leurs dignités. Hugues fut relégué dans le monastère de Saint-Gall.
La Chronique de Réginon, abbé de Pnïm, ajoute : « Ramené dans sa patrie, tout récemment, sous le règne du roi Zwentibold, Hugues le Bâtard, fils de Lothaire, fut tondu de ma main, dans le monastère de Prùm ; j'étais en ce temps-là, quoiqu'indigne, gardien en ce lieu du troupeau du Seigneur. »
Lorsque Paris fut assiégé par les Normands, dans l'hiver de 885-886, l'empereur Charles le Gros, à la sollicitation du duc de France Eudes, parut, après s'être fait longtemps attendre, avec une armée de secours, sur les hauteurs de Montmartre. Il avait, dit-on, cent mille hommes. Mais ce fut plutôt, pour la France, une armée de ravageurs ; « Charles le Gros, disent les Annales de Metz, ne fit rien qui fût digne de la majesté impériale » ; n'osant risquer une bataille, il préféra acheter encore la retraite
des Normands. Les défenseurs de Paris furent indignés. Il leur sembla, dit le moine Richer, qu'après tant d'héroïsme et tant de gloire ils participaient à la lâcheté de l'empereur. Leur colère fut partagée par tous les barons du royaume, qui déclarèrent déchu du trône celui qu'ils avaient élu dans l'espoir d'en obtenir aide et protection. Irrités eux-mêmes, les Allemands déposèrent Charles le Gros, à la diète de Tribur, en 887.
Cette attitude déplorable de l'empereur fut une des causes qui amenèrent graduellement la dissociation des Etats qui composaient l'empire carolingien. L'empire et l'empereur cessant d'être une garantie de sécurité, la solidarité ne procurant plus aucun avantage, chaque nation dut songer à se défendre elle-même et à se protéger contre tout péril extérieur *. Les forces de Charles le Gros s'étaient montrées ad regendum imperium invalidée, comme disent les chroniques. La race de Charlemagne parut aux Francs de Gaule inapte à leur fournir des défenseurs. Aussi, dès l'année 888, menacés d'une nouvelle invasion de Normands, les barons de France se choisirent un chef capable de marcher à leur tête. A Compiègne, le jeudi 15 février 888, ils conférèrent, à l'unanimité, le titre de roi au duc de France, Eudes. Ce fait grave ne rompt pourtant pas encore définitivement, comme on le verra, le faisceau de l'empire carolingien, ni l'attachement traditionnel des populations aux représentants de la famille de Charlemagne.
1. Dans sa Chronique, l'abbé Réginon s'exprime, à l'année 888, sur le compte de Charles le Gros, en ces termes énergiques : Post cujus mortem, régna quae ejus ditioni paruerant, veluti legitimo destituta haerede, in partes a sua compage resolvuntur, et jam non naturalem dominum praestolantur, sed unumquodque de suis visceribus regem sibi creari disposuit.