ARNULF — ZWENTIBOLD — LOUIS L'ENFANT ROIS DE LOTHARINGIE
Par application de la vieille coutume germaine, le Carolingien Charles le Chauve, en 869, avait pu légitimement se faire élire roi, à Metz, par les Francs de la Lotharingie, à la mort de son neveu Lothaire II ; suivant la même coutume traditionnelle, après la déposition de Charles le Gros, les Francs de l'Ouest usèrent de leur droit électif en proclamant le comte de Paris, Eudes, et les grands de Germanie en élisant, à la diète de Tribur, Arnulf, duc de Carinthie, neveu bâtard de l'empereur déposé. « Après la mort de Charles le Gros, disent les Annales de Metz, fut dissoute, par faute d'héritier légitime, l'union des royaumes qui avaient reconnu son autorité, et chacun d'eux ne pouvant attendre un maître naturel, voulut se donner à soi-même un roi tiré de son sein. »
Les rois ainsi élus par les évêques et les barons, se faisaient sacrer par l'Eglise, à qui était reconnu le privilège de sanctionner l'élection. Cependant, Arnulf ne se conforma point à cet usage; il se contenta de la cérémonie de son couronnement à Franc-
fort, comme roi de Germanie, parce qu'étant bâtard, il avait lieu d'appréhender le refus du pape ou des évêques. Arnulf, courageux guerrier, avait, étant duc de Garinthie, défendu la Germanie contre les invasions des Slaves et des Moraves : aussi, Bavarois, Alamans, Franconiens et Saxons se groupèrent autour de lui. Mais, il n'avait et ne pouvait avoir aucun droit sur la Lotharingie, ce qui ne l'empêcha pas de jeter son dévolu sur cette contrée franque.
Une courte expédition en Alsace lui suffit pour rejeter dans le Jura le roi de Bourgogne Rodophe Ier, qui s'était avancé jusqu'à Toul, où il fut couronné roi de Lotharingie par l'archevêque de cette ville. Rodolphe s'y prétendait des droits, comme descendant de Charles le Chauve par l'impératrice Judith.
Un Carolingien d'Italie, Gui II, duc de Spolète, qui se rattachait aussi à Charlemagne par sa mère, Adélaïde, fille de Pépin, roi d'Italie, essaya, à son tour, de mettre la main sur la France d'entre Rhin et Meuse. Appelé par Foulques, archevêque de Reims, son parent, il poussa jusqu'à Langres où il fut couronné par Gilon, évêque de cette ville. Lui aussi ne put grouper qu'un petit nombre de partisans; quelques années plus tard, il fut couronné empereur par le pape. Mais, même comme empereur il eût été trop faible pour rallier à lui la Gaule et la Germanie ; les grands, qui cherchaient partout un Carolingien capable et étaient attachés à la tradition de l'unité de l'Empire, se tournèrent décidément d'un autre côté. En juin 888, à Francfort, Arnulf reçut une députation composée de Foulques, archevêque de Reims, Honorât évêque de Bauvais, Hétilon évêque de Noyon, et quelques autres prélats, comtes et barons qui vinrent lui offrir le trône de France. Ces puissants personnages refusaient de reconnaître l'autorité souveraine du duc Eudes, élu par d'autres grands et couronné à Compiègne par Gauthier, archevêque de Sens, le 29 février précédent.
Arnulf n'osa accepter la couronne qu'on lui présentait. Il sentait bien que, dans ce pays, le retentissement de ses exploits contre les Slaves avait moins d'écho qu'en Germanie, et que sa bâtardise créait, même légalement, des préventions contre lui. D'autre part, Eudes venait de remporter sur les Normands, à
Montfaucon-en-Argonne, une victoire éclatante qui consacrait son élection dans l'opinion, quoiqu'il ne fût pas de sang carolingien. Arnulf prit donc le parti de ne pas le combattre, à la condition, toutefois, qu'Eudes consentît à reconnaître sa suzeraineté. 11 l'invita à venir à Worms ; Eudes s'y rendit, prêta l'hommage féodal à Arnulf qui, de son côté, le reconnut pour roi : ils se séparèrent amis et alliés [facti amici). Arnulf était donc considéré comme le chef de la famille carolingienne, d'où le droit d'investiture qu'il s'attribue et qu'Eudes, roi intrus, s'empresse de lui reconnaître. Bien qu'il fût seulement roi de Germanie et bâtard, Arnulf représentait encore, faute de mieux, l'unité et la tradition de l'Empire.
Mais il importe de ne point perdre de vue que la Lotharingie, même annexée à ses États, ne fut jamais considérée comme une province d'Allemagne ; elle conserva son administration autonome ; elle eut son gouvernement à part, confié au comte Meingaud. Arnulf vint peu dans ce pays ; pourtant, en 891 et 892, il dut courir en Basse Lotharingie pour en expulser les Normands qui l'avaient ravagée jusqu'à Bonn et à l'abbaye de Prûm. Arnulf leur infligea, sur la Dyle, une terrible défaite, dans laquelle périrent leurs chefs Sigfrid et Godfrid. A partir de cette époque, il n'y eut plus guère d'incursions normandes sur le Rhin et la Meuse.
La France lotharingienne sera, désormais, agitée par les guerres privées de ses barons, devenus à peu près indépendants dans leurs terres. Les querelles féodales vont être le creuset dans lequel se condensera le particularisme régional de l'Alsace et de la Lorraine haute et basse, se substituant enfin définitivement à l'unité carolingienne. Durant toute la période féodale et jusqu'à la Révolution française, ce sentiment provincial et particulariste sera le véritable patriotisme, sous les formules vides de la suzeraineté impériale et du vasselage.
Charles le Simple ayant été couronné à Reims, le 2 février 893, Arnulf le reconnut comme roi de la France occidentale, bien que cinq ans auparavant, il eût déjà reçu l'hommage du roi Eudes. Charles comptait en Lotharingie des partisans, notamment l'évêque de Liège Francon, qui lui fournit une armée; mais cette
troupe se dispersa d'elle-même, en présence de celle du roi Eudes, qu'elle rencontra sur les bords de l'Aisne.
Charles le Simple était le seul descendant légal de Gharlemagne, par la voie masculine; il eût peut-être réussi, dès cette époque, à s'introniser en Lorraine, la terre sacrée des Carolingiens, dont les populations étaient si attachées au souvenir du grand Empereur et à sa famille, si Arnulf ne fut devenu, en 893, père d'un fils, Louis l'Enfant, qu'il destina à lui succéder en Germanie. De ce moment, Arnulf qui avait déjà un fils bâtard, Zwentibold, manœuvre pour donner à ce dernier, une compensation, en l'instituant roi de la France lotharingienne. Dès 892, Zwentibold avait reçu, dans ce pays, une partie des bénéfices du comte Meingaud assassiné.
Cependant, les Francs de Lotharingie supportaient avec impatience l'autorité du roi de Germanie. Une révolte de leur part allait éclater. Pour la prévenir, Arnulf tint à Worms, en mai 895, une assemblée de barons auxquels il présenta Zwentibold. Les deux compétiteurs de France, Eudes et Charles, furent aussi convoqués à ce plaid général. Eudes s'y rendit; Charles, moins bien inspiré ou peut-être par fierté dynastique, promit seulement d'envoyer des représentants. Eudes profita de l'absence de son compétiteur pour se faire confirmer le trône de France, mais en revanche, il reconnut Zwentibold comme roi de Lotharingie, et les grands de ce pays prêtèrent, en désespoir de cause, à Zwentibold, le serment de fidélité. A son retour, Eudes rencontra l'ambassade de Charles le Simple qui s'était mise en retard ; conduite par Foulques, archevêque de Reims, elle s'acheminait vers Worms, portant de riches présents pour Arnulf. Il y eut une échauffourée au cours de laquelle les ambassadeurs furent dévalisés1.
Zwentibold, dont le royaume comprenait Bâle, l'Alsace et toute la rive gauche du Rhin jusqu'à la Frise, eût voulu profiter de la rivalité d'Eudes et de Charles le Simple ; en troisième larron, il vint assiéger Laon, mais il ne réussit point à s'en emparer. Peu après, Charles le Simple, devenu seul maître