CHARLES III LE SIMPLE
A défaut d'énergie personnelle, Charles III le Simple, roi de France, fils de Louis II le Bègue, avait pour lui son origine et la légitimitéd e sa naissance. Le prestige de la race lui assurait des partisans nombreux dans ce pays franc d'entre Meuse et Rhin, naguère le foyer de la puissance carolingienne et qui, disloqué au xe siècle, et devenu pays frontière, se trouvait bien dépourvu de son ancien rayonnement, en butte aux compétitions des Francs de l'ouest et des Germains. A l'encontre de la Lotharingie, à la mort de Louis l'Enfant, en 911, les cinq grands duchés qui composaient les parties vitales et organisées du royaume de Germanie, se détachant de plus en plus de la tradition carolingienne, ne songèrent point à Charles le Simple. Ils élurent pour roi, Conrad le Jeune, le chef de la famille ducale de Franconie.
Cette élection fut, vraisemblablement, l'œuvre de l'archevêque de Mayence, Hatton, dont l'influence était toute-puissante à cette époque. C'est ce haut personnage, — figure étrange des légendes médiévales, — qui périt, disait-on plus tard, dans une tour du Rhin, dévoré par les rats, à cause de sa dureté. Mais l'histoire raconte qu' Hatton rebâtit la cathédrale de Mayence et fit exécuter des travaux considérables pour préserver la ville des inondations du fleuve.
Les seigneurs de Lorraine ne voulurent pas de Conrad; ils appelèrent Charles le Simple. En cette occurrence, ils furent guidés par Rainier-au-long-Col, comte de Hainaut, que la chute de Zwentibold avait rendu maître de toute la Basse Lotharingie, depuis le Rhin jusqu'à l'Escaut. Le roi de France, suivant les précisions juridiques de Jacques Flach, « fut aussitôt et unanimement reconnu pour légitime souverain, remis en possession des Etats qui devaient lui revenir, largiore he redit cite indepta> selon l'expressive formule de ses diplômes ».
Mais ce n'est pas seulement parce qu'il est carolingien, que Charles le Simple est élu par les Lorrains ; nous avons vu des princes de la race impériale écartés comme incapables. C'est aussi parce que les Lorrains avaient plus de relations suivies avec leurs voisins de l'ouest. Ils demandent un roi à la France de l'ouest, parce que toutes leurs affinités sociales, le foyer de leur culture est du côté de Reims, Soissons, Laon, Langres, Amiens, et non point sur la rive droite du Rhin. Que pouvait leur procurer la Germanie barbare ? rien, qu'un afflux de barbarie, comme toujours. Enfin, il y avait des liens de parenté entre Charles le Simple et le duc Rainier; le roi de France était aussi parent des évêques Etienne de Liège, Drogon de Toul, Godfrid de Strasbourg. Charles n'était point un inconnu pour les Lorrains; il avait déjà fait une tentative pour devenir roi de Lorraine; il y possédait des domaines de famille; il n'avait jamais cessé d'y exercer des droits de suzeraineté sur diverses abbayes et seigneuries. Et tandis qu'il avait ainsi de nombreuses attaches en Lorraine, Conrad n'en avait aucune : c'était un étranger qui venait d'un pays redouté, barbare; il n'appartenait pas à la famille de Charlemagne. Charles le Simple fut ainsi intronisé sans opposition en Lorraine, vers la fin de décembre 911. Le 1er janvier 912, il arrive à Metz; il va ensuite à Toul et visite l'Alsace ; on le suit à Rouffach ; peu après, à Nimègue. Vainement, en 913, Conrad essaye de lui disputer le pays en s'avançant jusqu'à Strasbourg et même, l'année suivante, jusqu'à Aix-la-Çhapelle. Toute la Rhénanie, de Bâle à Cologne s'est donnée à Charles, son légitime souverain.
Comme sous Louis l'Enfant, la Lorraine garde encore pen-
dant quelque temps son autonomie administrative; l'archevêque de Trêves, Roger, était l'archichancelier de Lorraine. Mais, circonstance significative, dans la dernière partie du règne de Charles le Simple, la Lorraine est traitée à l'instar des autres provinces du royaume de France. Roger est devenu archichancelier pour tout le royaume, y compris la Lorraine. Charles le Simple prend le titre de Rex Francorum aussi bien sur ses diplômes lorrains que sur ceux des autres provinces; on ne constate plus, dans les formules de la chancellerie lorraine, les mots Lotharii regnum, qui s'y trouvaient avant Charles le Simple. Ainsi, tout en conservant ses mœurs particulières et son caractère propre, la Lotharingie est donc bien redevenue, par son libre choix, une province du royaume de France, au même titre que l'Aquitaine, la Provence ou la Bretagne.
En janvier 916, Charles le Simple tient à Héristal une grande assemblée où il reçoit l'hommage de ses fidèles, entre autres, Heriman, archevêque de Cologne, Roger de Trêves, Etienne de Liège, Richier, abbé de Priïm ; les comtes Giselbert, Matfrid, Bérenger, Thierry, comte d'une partie de la Frise, Otton, fils de Ricuin, futur duc de Lorraine. Charles le Simple séjourne longuement vers la même époque, à Aix-la-Chapelle, puis à Metz; il vient constamment en Lorraine comme dans son pays de prédilection, dans les terres de ses aïeux.
Précisons donc, avec Robert Parisot, les frontières politiques de la Lorraine sous Charles III le Simple. La limite suivait le Rhin, depuis Bâle jusqu'à Wissembourg. Elle laissait ensuite au roi de Germanie les évêchés de Spire, Worms et Mayence, jusqu'au confluent de la Nahe. Hornbach, Tholey, Trêves sont comprises dans la Lorraine. De l'embouchure de la Nahe la frontière suit le Rhin, englobant Coblence, Andernach, Bonn, Aix-la-Chapelle, même Deutz sur la rive droite, Werden sur la Ruhr. Au-dessous de Xanten, sur la rive droite du fleuve, dans le pays des Frisons, la ligne est indécise.
Du côté de l'ouest, elle part d'Anvers et suit le cours de l'Escaut jusqu'à Cambrai et aux sources de la Sambre, de l'Oise, de l'Aisne, de la Marne, passant à égale distance de Verdun et Saint-Mihiel d'une part, de Reims et Chàlons d'autre part. Les
résidences royales d'Attigny, sur l'Aisne, près Vouziers, et de Ponthion, près Vitry-le-François, sont dans le royaume de la France occidentale.
Au plateau de Langres, la ligne de partage suit, à peu près la crête de montagne qui, se dirigeant vers l'est, passe près de Luxeuil et de Lure. Mais du côté de l'ouest, les limites sont très incertaines, parce qu'il n'y avait rien, ni accident de terrain ni limites de langue, de mœurs ou d'institutions, qui pût séparer des populations qui se pénétraient, se fréquentaient quotidiennement, vivaient de la même vie sociale.
Le personnage le plus puissant de la Lorraine, le duc Rainier mourut en 915; son fils, le turbulent Giselbert, qui lui succéda n'était encore qu'un jeune homme. Trois ans après, le 23 dé cembre 918, le roi de Germanie, Conrad, mourut à son tour La couronne de Germanie fut offerte au duc de Saxe, Henri l'Oiseleur. Alors, à la tête d'une armée de Lorrains, Charles le Simple vint en Alsace, puis à Worms, pour s'opposer aux entreprises d'Henri, « prince d'outre-Rhin », ainsi que Flodoard qualifie assez dédaigneusement le roi de Germanie. On convint d'une entrevue.
Le 4 novembre 921, Charles arrive à Bonn, et Henri se présente sur la rive droite du Rhin. Après les pourparlers préliminaires, Charles et Henri sont mis en présence, dans une embarcation amarrée au milieu du fleuve qui séparait leurs Etats. Du côté de Charles, sont tous les prélats et seigneurs de Lorraine ; du côté d'Henri l'Oiseleur, figurent l'archevêque Hériger de Mayence, les évêques, comtes et margraves d'Allemagne. Les deux rois prennent pour titre, Charles, celui de e roi des Francs occidentaux », et Henri, celui de « roi des Francs orientaux ». Il n'est point question de la Lorraine parce que, incorporée dans les Etats de Charles le Simple, elle en faisait partie comme toute autre province du reste de la France.
Mais bientôt après, Giselbert, Héribert de Vermandois et d'autres grands vassaux révoltés proclament roi, à Soissons, Robert, frère du roi Eudes, qui est couronné à Reims en 922. Battu à Soissons, Charles le Simple se retirait en Lorraine, lorsqu'au moment de traverser la Meuse, il tomba aux mains
d'Héribert de Vermandois qui le jeta en prison, à Péronne, où il devait mourir, après une longue captivité, en 929. Entre temps, à la place de Robert qui fut tué, les seigneurs français avaient élu roi son frère Raoul, duc de Bourgogne. Les Lorrains, désemparés, se partagèrent entre Raoul et le roi de Germanie, le saxon Henri l'Oiseleur.
« En 923, disent les Annales de Prûm, Henri, roi des Saxons et des Francs orientaux (les Franconiens) reçut au nombre de ses fidèles, quelques-uns des grands de Lorraine qui se donnèrent spontanément à lui. Ils dédaignèrent de devenir les fidèles de Raoul. » Ils considéraient celui-ci, qui n'était pas de sang carolingien, comme un usurpateur dynastique. L'archichancelier de Charles le Simple, Roger, archevêque de Trêves et l'archevêque de Cologne Heriman, se déclarèrent pour Henri l'Oiseleur, qui aussitôt envahit l'Alsace. Raoul avait, toutefois, de nombreux partisans en Lorraine, dont l'évêque de Metz, Wigeric. Il voulut répondre à leur appel et vint attaquer les Allemands qui occupaient Saverne ; mais il fut rappelé en Normandie par les incursions des Normands. Henri l'Oiseleur profita de ses embarras pour dévaster la région mosellane et s'emparer de Tolbiac. Alors, par lassitude, les Lorrains finirent par se donner, à peu près tous, au « prince germain » (925) : la terre sacrée des Carolingiens devenait le fief d'un Saxon ! « Evrard, homme d'outre- Rhin, dit Flodoard avec une colère mal contenue, fut envoyé en Lorraine par Henri, pour faire justice et établir la paix sur les Lorrains. »
Cependant, sous Henri l'Oiseleur, la Lorraine fut, comme à l'époque de Zwentibold, un royaume autonome; elle ne devint nullement une simple province du ro}Taume d'Allemagne, comme elle avait été une province du royaume de France : l'étude des souscriptions des diplômes a permis à Robert Parisot de le démontrer. En Basse-Lorraine, Giselbert, pour prix de son appui, obtint la main de Gerberge, fille d'Henri l'Oiseleur et il jouit, en fait, de l'indépendance politique qu'il avait ambitionnée.
OTTON Ier LE GRAND. — LE DUC GISELBERT. — LOUIS IV