HUGUES CAPET
L'héritier légitime du trône de France par le sang, était Charles, oncle du roi défunt qui, dès 978, avait accepté de l'empereur Otton II, l'investiture du duché de Basse-Lorraine. On exploita contre lui cet acte imprudent d'hostilité contre son frère, le roi Lothaire ; mais les mœurs politiques du temps permettent de croire que s'il ne réunit pas les suffrages des grands et si Hugues Capet, duc de France, lui fut préféré, ce fut surtout parce que les personnages influents du collège électoral avaient lieu d'appréhender de faire de lui un prince trop puissant et, par là, dangereux pour leurs ambitions personnelles.
Le véritable arbitre de la situation était l'archevêque de Reims, Adalbéron, entièrement dévoué aux impératrices Adélaïde et Théophanie, tutrices du jeune Otton. Charles chercha à se le concilier; il vint le trouver à Reims. Adalbéron, qui avait déjà pris son parti en faveur de Hugues Capet, fut inflexible, et Charles s'en retourna, triste et amer, dans son duché de Basse-Lorraine.
Dans l'assemblée de Senlis qui suivit, en mai 987, Adalbéron prononça un plaidoyer où l'on relève ces déclarations : « Nous n'ignorons pas que Charles a ses partisans, qui soutiennent qu'il doit arriver au trône que lui transmettent ses parents. Mais si
l'on examine cette question, le trône ne s'acquiert point par droit héréditaire, et l'on ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue non seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualités de l'esprit, celui que l'honneur recommande, qu'appuie la magnanimité. »
Puis Adalbéron s'écrie : « Comment confier la dignité royale à Charles qui a perdu le sens au point de n'avoir pas honte de servir un roi étranger ? » Il est fait, par là, allusion à la vassalité malheureuse que Charles avait acceptée vis-à-vis d'Otton pour son duché ; mais ce reproche n'est-il pas, en vérité, un singulier trait d'ironie sur les lèvres d' Adalbéron, dévoué, luimême, aux Ottonides ? Malgré sa faute, Charles ne s'était-il pas réconcilié avec son frère ? Hugues Capet, le candidat d'Adalbéron, ne sollicitait-il pas l'appui des impératrices et d'Otton III ? Mieux que cela ! Hugues Capet, pour se concilier la faveur impériale, dénonce aux impératrices l'indépendance vis-à-vis d'elles dont fait preuve le duc de Basse- Lorraine; il ne craint pas de leur dire que Charles de Lorraine méprise leur suzeraineté {imperium vestrum). Hugues Capet, dirons-nous avec Ferdinand Lot, « paya les services d'Adalbéron en renonçant à la possession de la Lorraine et en concluant une paix définitive avec l'empire1 ».
Après l'élection de Hugues Capet, Charles de Lorraine ne se résigna pas facilement à son éviction. Il avait de nombreux et puissants partisans, dont l'archevêque de Sens, Séguin; Albert, comte de Vermandois; Thierry, duc de la Haute-Lorraine et tous ses vassaux. Dès 988, il leva une armée avec laquelle il réussit à s'emparer de Laon ; Hugues Capet chercha en vain à reprendre cette capitale carolingienne. Sur ces entrefaites, l'archevêque Adalbéron mourut, le 23 janvier 989.
Le successeur d'Adalbéron, Arnoul, était le neveu de Charles de Lorraine; il lui livra la ville de Reims elle-même. Charles s'empara aussi de Soissons. Pendant ce temps, Hugues Capet rassemblait ses forces. Enfin, en 990, à la suite de plusieurs succès, il vint assiéger Charles dans la citadelle de Laon. La
trahison de l'évêque Ascelin imposa un terme brutal aux espérances du duc de Basse-Lorraine. Le malheureux Carolingien, arrêté par surprise dans la ville, fut livré à Hugues Capet; jeté en prison à Orléans, le 30 mars 991, il y mourut misérablement quelques années plus tard.
Mais il laissait plusieurs enfants. Otton, son fils aîné, lui succéda dans le duché de Basse-Lorraine ; vassal fidèle de son cousin l'empereur Otton III, il mourut sans postérité, vers 1012. Le duché fut alors donné par l'empereur Henri II à un Lorrain, Godefroi, fils de Godefroi de Verdun. Deux autres fils de Charles de Lorraine, appelés Louis et Charles, avaient échappé comme par miracle au guet-apens de Laon ; l'évêque Ascelin les garda en otage, pour servir sa propre ambition. En effet, on le voit, en 995, comploter avec Eudes de Chartres, pour appeler en France l'empereur Otton III; tous deux, semble-t-il, songeaient à la restauration, à leur profit, du jeune Louis, fils de Charles de Lorraine1.
L'entreprise échoua ; on ignore le sort de Louis et de son frère Charles, qui paraissent finalement avoir été livrés aux Allemands. Ainsi finit l'histoire des derniers Carolingiens et des persévérants efforts faits par tous, pour régner sur la Lorraine ou pour rattacher le pays rhénan et meusien à la France.
Si ces derniers représentants de la race de Charlemagne succombèrent dans cette tâche, ce fut, sans nul doute, à cause de l'ambition et de la cupidité des grands feudataires, partout en révolte contre l'autorité royale, ou lui marchandant leurs services ;ce fut aussi l'obligation où ils se trouvèrent de lutter avec de trop faibles moyens contre les pirateries des Normands. Il y eut bien d'autres causes. Leur persistance et leur énergie à réclamer la Lotharingie, la terre de leurs aïeux, malgré leur jeune âge, malgré les pièges, les embûches, les perfidies, les difficultés de toute nature que leur dressent ou leur suscitent les rois de Germanie, les rehaussent à nos yeux jusqu'à provoquer notre admiration. Il sembla toujours étrange aux descendants de Charlemagne, dit leur érudit historien, « de voir le berceau de leur
race sous la domination d'un Saxon. Malgré leur faiblesse, ils ne s'y résignèrent jamais complètement. Ce fut, à la fois, leur honneur et leur malheur1 ».
Les deux hommes qui empêchèrent les derniers Carolingiens de réussir dans leurs tentatives pour reconquérir la Lorraine et la réunir au royaume de France, furent l'archevêque de Reims Adalbéron et Gerbert, le futur pape Sylvestre II.
« Adalbéron, dit justement Ferdinand Lot, a fait un mal énorme à notre pays. C'est lui qui a empêché la réunion de la Lorraine à la France, qui devait coûter tant de siècles. Nous sommes tentés, à chaque instant, de le maudire, lui et son ami Gerbert. Il faut savoir résister à ces sentiments et juger un homme, non pas d'après nos idées du xixe siècle, mais d'après celles qui avaient cours de son temps. Même en nous plaçant à ce point de vue, Adalbéron fut certainement coupable de trahison, non pas envers son pays (son pays, c'était la Lorraine), mais envers son seigneur. C'était le seul et juste reproche que pouvaient lui faire les contemporains2. »
D'une manière persistante, Adalbéron desservit Lothaire et Louis, dans l'idée de reconstituer un empire romain chrétien, universel, qu'il rêvait protecteur de l'Eglise et à son service. « C'est qu'en effet, à la fin du xe siècle, les évêques et quelques savants clercs, les seuls qui eussent quelque pensée politique, ne voyaient pas, dans la domination des Ottons, un empire allemand, mais la continuation pure et simple de l'empire romain chrétien fondé par Constantin. 3 » Ces théologiens étaient les « idéologues » du temps, comparables à bien des théoriciens de nos jours. La dignité impériale était, dans leur conception, purement élective. Peu importait que l'empereur fut un Franc, uii Saxon, ou de toute autre race. Les empereurs, même avant Constantin, n'avaient-ils pas été élus, en général ? D'aucuns n'étaient-ils pas syriens, africains, illy riens, gaulois, espagnols ? Telle était la doctrine des « savants » du xe siècle.
Mais le sentiment populaire, celui des hommes libres, des