‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 60 sur 250 · F. Lot, op. cit., p · texte numérisé non relu

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guerriers surtout, — nous dirions aujourd'hui l'opinion publique, — était en opposition formelle avec cette conception sortie de l'école et du cloître. Les Gallo-Francs, dans toutes les parties de la Gaule, surtout ceux d'entre Meuse et Rhin, les petits-fils de ceux qui avaient combattu dans les armées de Gharlemagne, sont avant tout, par tradition, attachés à la famille carolingienne. Ils ont le culte des souvenirs de Gharlemagne. Ils savent que les Arnulfings, les Pépin, les Charles étaient des leurs ; que les plus puissants des grands de leur pays sont apparentés par le sang à cette famille ; que le Franc austrasien, Gharlemagne, a rétabli le grand empire romain; qu'il les a préservés des invasions, en chassant ou en domptant la Barbarie d'outre-Rhin, Saxons, Thuringiens, Alamans, Hongrois et autres.

C'est chez eux que les membres de la famille carolingienne avaient leurs domaines familiaux, immenses et partout disséminés, les châteaux où ils recevaient les ambassadeurs et tenaient leurs plaids. Tout le pays vivait d'eux, avait prospéré par eux; tous les grands avaient été comblés par eux de richesses et d'honneurs. On savait, on se redisait les témoignages de la gloire retentissante et de la prospérité de l'Austrasie franque. La légende embellissait ces souvenirs, les poètes les chantaient, les exaltaient : nous allons voir que c'est de cette région lotharingienne qu'est sortie l'épopée de Gharlemagne, pour se développer surtout en France, et de là, rayonner dans le monde entier, remplir tout le moyen âge. Ces Francs d'entre Meuse et Rhin savaient qu'ils avaient été à la tête de la civilisation et qu'ils avaient, somme toute, gouverné le monde occidental, comme Gonstantinople restait à la tête de la civilisation romaine en Orient. Tout cela ne s'oubliait point, ne pouvait s'oublier, au milieu de la décadence carolingienne, surtout lorsque ces pays d'entre Meuse et Rhin constatèrent que, loin de rester le centre et le cœur de l'Empire, ils se trouvaient démembrés, disloqués, humiliés, finalement traités comme une annexe de la Germanie barbare.

Voilà pourquoi, d'instinct, les Lotharingiens se rattachent à la famille de Gharlemagne; dans toutes les crises politiques ils

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croient que le salut est dans leur attachement à la tradition : ils veulent et cherchent un Carolingien authentique.

Mais ce sentiment de loyalisme se trouvait contrarié, chez les seigneurs féodaux, par leur égoïsme, leur soif d'indépendance. Toujours poussés par leur désir d'étendre les domaines qu'ils ont extorqués à la faiblesse des rois, de développer leurs privilèges souverains, leur puissance militaire, le nombre de leurs vassaux, ils calculent que pour satisfaire leurs ambitions déréglées, ils ont avantage à avoir un prince faible ou impuissant. Ils veulent bien, avant tout, un Carolingien, mais ils le veulent enfant ou débile. Dès que le Carolingien, devenu capable de se rendre compte de la situation qui lui est faite, veut se dégager de la tutelle des grands, échapper à leur étreinte, résister à leurs exigences, ils se révoltent à main armée, ils se coalisent pour détrôner le prince qui veut faire véritablement acte de roi. La cupidité, l'intérêt personnel l'emportent sur la fidélité et le loyalisme. A ce jeu longtemps prolongé, le pays devait s'affaiblir : c'est à son démembrement que nous avons assisté ; le régime féodal fleurit sur des ruines.

Si donc les Carolingiens de France ne réussirent pas à se maintenir en Lotharingie, ce n'est point que ce pays ne voulut pas d'eux; bien au contraire. Les Lorrains s'attachent à la famille carolingienne avec une obstination admirable, qui dure deux siècles. Seulement, la dynastie carolingienne du royaume de France ne se trouve pas en situation de répondre à leur appel ; par une malchance extraordinaire, il arrive que des générations d'enfants se succèdent sur le trône.

Les Germains en profitent; ils se jettent sur la Lorraine comme sur une proie. Mais, nous l'avons constaté, ils sont détestés dans ce pays ; on les considère comme des oppresseurs étrangers ; ils s'y imposent par la force, ils répriment les révoltes dans le sang : la terre carolingienne les rejette et les renie toujours et avec d'autant plus de force que leurs empereurs, à partir d'Henri l'Oiseleur, sont de la race abhorrée des Saxons.

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