‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 6 sur 250 · QUELQUES MOTS AU LECTEUR XV · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS AU LECTEUR XV

pie, si nous sommes victorieux comme nous devons l'être, de V extension de puissance maritime et coloniale qui va être le bénéfice de notre alliée, V Angleterre ; de V énorme accroissement de la puissance de V Italie dans V Adriatique et dans le bassin oriental de la Méditerranée ; du développement gigantesque de la Russie, sous le rapport économique et commercial, lorsqu'elle sera maîtresse de Constantinople et qu'à travers l'Arménie et la Perse, elle donnera la main à l'Angleterre dans le golfe Persique.

Et nous, si nous adoptions pour règle de conduite je ne sais quel Décalogue jacobin, prôné par des doctrinaires de cabinet qu' hynoptisent nos convulsions politiques d'autre fois, nous resterions cristallisés à tout jamais derrière une frontière indéfendable, qui nous a été frauduleusement imposée en 1815! Nous nous contenterions généreusement de bénéficier du prestige moral de la victoire. Le monde louerait, avec un sourire mal contenu, nos vertus guerrières et notre fidélité à nos principes. La Belgique en serait pour ses villes incendiées , son territoire ravagé, sa population civile affamée ou déportée en Pologne. Est-ce admissible ?

Quant à nos dettes, avec quoi les payerions-nous ? Quelle indiscrète question, n'est-ce pas, posée par les Américains ? Nous aurions, pour nous tirer d'affaire, la gloire, sonore comme l'écho de Lorelei, vide comme nos poches. Et V Allemagne, satisfaite, après avoir fait égorger quelques millions d'hommes, d'être épargnée par nous, garderait, avec sa rancune et sa soif de vengeance, son « Rhin allemand », l'artère essentielle de son commerce et de son expansion économique ; elle continuerait à exploiter notre minerai de fer de Briey et de la Sarre et le bassin houiller d' Aix-la-Chapelle, et à guetter l'occasion de reprendre, ne fût-ce qu'économiquement, au moins la Belgique. Et ainsi, de gaîté de cœur, la France se suiciderait, tandis que ses alliés se développeraient et que l'ennemi lui-même, resté le Bloc allemand, se relèverait, redevenu vite menaçant à notre porte. Voilà quel serait V aboutissement de la politique du statu quo ante bellum !

Défions-nous de nous-mêmes ; prenons garde aux théories

sentimentales, aux idéologues que berce une chimère, peutêtre généreuse, mais que le sens pratique de nos rivaux et même de nos alliés, rendrait dangereuse pour nous-mêmes.

Esprits chimériques sont les théoriciens de la paix universelle et de la suppression des frontières ! Esprits chimériques sont les doctrinaires incorrigibles de la politique de désintéressement à la La Fayette, qui nous a déjà fait tant de mal; qui s'imaginent que V Allemagne assagie, humiliée et corrigée, se tiendra désormais tranquille, oubliera sa défaite et nous tendra, sans arrière-pensée, une main amie. Deux ans avant la guerre actuelle, sur son caprice arrogant, nous avons eu la naïveté de lui donner une partie de notre Congo. Est-ce que cette concession a calmé ses appétits? Est-ce que vingt siècles d'histoire ne proclament pas son esprit de rapine, de rancune et de convoitise?

Esprits chimériques sont ceux qui croient à V efficacité des sentences d'un Tribunal international pour juger à l'avenir des différends entre les peuples. Jadis, le Prussien jetait à coups de pied, dans l'escalier de son palais, l'huissier impérial venu pour lui notifier qu'il était mis par la Diète au ban de l'Empire. Et aujourd'hui, qu'a fait son sanguinaire héritier, du droit des gens et des décisions de la Conférence de La Haye ? Quelle sanction internationale l'empêchera, demain, de rire des sentences du Tribunal, s'il se sent le plus fort ou soutenu par d'autres?

Esprits chimériques sont ceux qui croient qu'on désagrégera le Bloc allemand par un traité diplomatique et qu'un accord international bien signé et paraphé sera suffisant pour garantir la neutralité des petits pays.

Esprits chimériques sont ces érudits dont l'horizon est borné à leur spécialité et qui voudraient, par exemple, que les limites des États soient celles des langues, dans un pays dont la population a toujours été bilingue, et alors que jamais, dans aucun traité de paix ou de délimitation de frontière, l'argument linguistique n'a pu être respecté, parce qu'il vient constamment à V encontre d'autres considérations jugées plus essentielles , telles que la sécurité matérielle d'une con-

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