‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 7 sur 250 · QUELQUES MOTS AU LECTEUR XVII · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS AU LECTEUR XVII

trée, les intérêts économiques ou les aspirations des peuples.

Esprits chimériques ceux dont le cerveau est hypnvtisé, sans nuances ni distinctions, ni réserve, par le fameux Principe des Nationalités , qui a été défini le droit qu'ont les peuples de disposer eux-mêmes de leur sort. Ce principe moderne et démocratique, de justice et d'équité, de respect de V humanité et de liberté est très beau en théorie : qui pourrait le nier ? On doit donc V appliquer quand cela est possible, et à la condition qu'il 11 entraine pas des bouleversements et des malheurs hors de proportion avec ses avantages et qu'il n'entre pas en conflit avec d'autres principes et un état de fait non moins respectables que lui-même. Il n'a pas porté bonheur à Emile Ollivier qu'il avait séduit :

« La volonté des populations, a-t-il écrit, est le principe dominateur, souverain, unique, absolu, duquel doit sortir le droit des gens moderne tout entier, par une suite de déductions logiques, comme d'une source inépuisable. C'est le principe de la liberté substitué dans les relations internationales à la fatalité géographique et historique. »

Cette profession de foi si convaincue serait digne, en vérité, de former un supplément au dixième chapitre de la Genèse intitulé : « De la dispersion des peuples ». Elle ne laisse guère pressentir que l'homme d'Etat naïf qui la formule est aux prises avec un adversaire comme Bismarck qui s'en amuse. Elle suppose que l'humanité est toute neuve ou que tout le monde est d'accord pour la refaire en bloc, en assignant à chaque peuple sa place et son lot. Mais comme V humanité est déjà vieille d'un certain nombre de millénaires, il y a des droits acquis, des positions prises, des traités, des préjugés, des ambitions, d' inextricables enchevêtretnents de races et de peuples dont on est bien obligé, en pratique, de tenir compte. Nous ne sommes plus au lendemain du déluge; sur quelle base, aujourd'hui, veut-on détermine/- les nationalités? Sur la différence des langues, disent les uns. Cela est peut-être possible dans certaines régions de l'Europe, comme en Pologne, en pays tchèque, dans la presqu'île balkanique. Mais entre l'Allemagne et la France, que ferez-vous des pays bilin-

gués, tels que la Belgique, le Luxembourg, la Lorraine, V Alsace, la Suisse? Ne serait-il pas inique et monstrueux, aujourd'hui, de les démembrer? de vouloir annexerai la France une partie de la Belgique et de la Suisse, sous prétexte qu'on y parle français? D'autres disent : « Nous prêtions pour base des nationalités le consentement des peuples. Ainsi, les Alsaciens-Lorrains annexés par la force en 1811, chez lesquels un dialecte allemand prédomine, ont voulu et veulent être français. »

Mais, pour le Palatinat bavarois et la Prusse rhénane où la population actuelle est façonnée à V allemande et voudrait peut-être pour V instant, en majorité, demeurer rattachée à l'Empire allemand, pouvons-nous de même respecter, d'une manière absolue, sa volonté et lui appliquer sans restriction le principe des nationalités ? Evidemment non ! Agir ainsi serait laisser les Prussiens sur la rive gauche du BJiin, à notre porte. Des raisons de sécurité et de garantie de la paix, d'autres considérations impérieuses, d'ordre économique, nous imposent de faire fléchir ici, au moins dans quelque mesure, le principe des nationalités.

L'expérience de l'histoire est là. Paris est trop près de la frontière pour que nous nous exposions, à chaque alerte, à être obligés de transférer notre gouvernement à Bordeaux. Ne soyons pas les esclaves d'un principe qui n'est pas admis par tous, qui n'est pas celui de nos adversaires et qui n'a pas été celui de V Histoire jusqu' ici : nous héritons d'une situation que les siècles et les événements nous ont faite, et ils nous ont donné, historiquement, des droits de revendication sur ce pays rhénan qui fut la demeure héréditaire des Gaulois, des Gallo- Romains, des Francs et des « Allemands de France » mais non point des Prussiens. De quelque façon que le problème allemand doive être résolu, que l'Empire allemand subsiste tel que l'a fait Bismarck par la ruse et la force, ou qu'il se désagrège en États redevenus politiquement autonomes « ce serait une grande faute, remarque le commandant Espérandieu, que de tolérer des terres d'allégeance allemande sur la rive gauche du Rhin ». Le Bloc allemand se dresserait

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