‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 61 sur 250 · FORMATION DE L'ÉPOPÉE · texte numérisé non relu

FORMATION DE L'ÉPOPÉE

Les érudits allemands les plus graves, Waitz, Sigurd Abel, Luden, von Giesebrecht, pour ne citer que des morts, et tous les contemporains pangermanistes, proclament à l'envi Charlemagne un empereur d'Allemagne, ein Deutscher, comme ils disent; et c'est sous ce pitoyable travestissement que le grand Empereur franc est présenté dans les livres classiques qui forment l'esprit et le cœur de tous les écoliers allemands. On est stupéfait d'entendre répéter que Charlemagne, en se pénétrant de la civilisation gallo-romaine et chrétienne, en s'acharnant, pendant trente-trois ans, à dompter ou écraser les Saxons, qui étaient alors les plus vigoureux représentants de la Germanie, c'est-à-dire de l'Allemagne, a eu pour but de fonder la première unité allemande, un empire teutonique ; le Franc Charlemagne, d'Aix-la-Chapelle, fut le précurseur de Guillaume II, de Berlin.

Faut-il s'attarder à réfuter une sophistication historique qui n'a d'autre but que de fortifier et d'encourager le rêve extravagant de domination universelle, caressé par les Allemands depuis cinquante ans ? Charlemagne est un Franc d'Austrasie, comme les Pépin, Charles Martel et tous les Arnulfings, ses ancêtres, comme les rois mérovingiens Clovis ou Dagobert. Ceux-ci sont-ils donc aussi des Allemands, parce que les Francs

étaient d'origine germanique ? Charlemagne, par les traditions déjà séculaires de sa famille, par son éducation, sa cour, ses conseillers, sa religion, ses armées presque exclusivement recrutées en Gaule, le titre impérial que lui confère le pape, la langue de sa chancellerie, est un Franc gallicisé, et comme tel il défend le Rhin contre les entreprises des Germains; c'est pour protéger la Gaule contre les débordements incessants et les incursions des Germains, qu'à l'exemple des empereurs d'autrefois, il passe de la défensive à l'offensive, et qu'il porte la guerre jusqu'au cœur de la forêt germaine, jusqu'à l'Eider et à la Theiss. Pour les Germains, Gharlemagne est l'ennemi, le vainqueur, l'oppresseur. Les sectateurs des mythes odiniques répudiés pour la forme, devaient considérer le grand Empereur chrétien, protagoniste de la religion du Christ, comme le plus redoutable de leurs ennemis ; il ne pouvait être que l'objet de leur haine irréductible.

En effet, des récits poétiques allemands, bien que fabuleux, traduisent le sentiment général des peuples de la Germanie en représentant Charlemagne comme un ennemi de leur race. L'un d'eux raconte : « Lorsque le roi Charles, battu par les Saxons, s'enfuit et arriva au Mein, les Francs ne trouvèrent pas le gué où ils auraient pu traverser le fleuve et se soustraire à la poursuite de leurs ennemis. On dit qu'alors une biche leur apparut, passa devant et leur indiqua le chemin. Les Francs franchirent ainsi le Mein, et depuis, le lieu s'appela Frankenfurt (gué des Francs) », d'où le nom actuel de la ville de Francfort-sur-le-Mein '.

Liutprand, en 972, met dans la bouche d'Henri l'Oiseleur excitant ses guerriers, l'exemple de « l'illustre race des Saxons » (inclyta gens Saxonum) qui résista, soi-disant, victorieusement à Charlemagne, bien qu'il eût dompté tout l'univers.

En un mot, le franc Charlemagne est, avant tout, le représentant de ce romanisme, rejeté par les anciens Germains, avec l'âpreté farouche que les Allemands s'approprient en exaltant Arminius. Le héros teuton de l'époque carolingienne, c'est Witikind. Charlemagne ne peut pas plus être revendiqué par les

1. Thietmari Merseburgense Chronicon, cité par G. Paris, Hist. poèt. de Charlemagne, p. 285.

Allemands que Napoléon. Mais, si je recherche sur quel sophisme repose cet étrange accaparement historique de Charlemagne par les Allemands centralisés à Berlin, je le trouve dans leur prétention à vouloir englober géographiquement dans l'Allemagne l'ancienne Austrasie, c'est-à-dire le pays franc par excellence ; ajoutons à cela leur singulière conception de l'histoire médiévale qui consiste à exploiter au profit de leurs appétits le titre impérial, titre électif, qui, tombé en déshérence, finit par échouer à des princes pour la plupart germaniques. N'est-ce pas le cas de nous rappeler que les érudits allemands affectent de considérer, déjà, comme un essai d'empire germanique, l'empire gaulois de Postume, parce que Postume choisit la ville de Trêves pour capitale, et qu'aujourd'hui Trêves, la gauloise, est ville allemande ?

La région de la Gaule comprise entre le Rhin, la Somme et les plaines de Champagne, c'est-à-dire le pays qui formait la Gaule Belgique dans l'antiquité, fut, à l'époque mérovingienne et carolingienne, celui où la race franque était le plus dense : c'est là aussi que les souvenirs relatifs à Charlemagne ont leur racine. Charles naquit dans la portion orientale de cette contrée, dans un domaine familial, à Aix-la-Chapelle, « posée dans sa vallée comme une vasque gracieuse », suivant l'expression de Victor Hugo, lieu fréquenté déjà à l'époque romaine, à cause de ses eaux thermales. On l'appelait Aquse Grani, du nom du dieu gaulois Gran ou Granits, assimilé à Apollon guérisseur, comme un autre dieu gaulois, Borvo, qui présidait aussi aux sources d'eaux chaudes. Les poésies du moyen âge prétendent que Charlemagne, lui-même, découvrit les eaux thermales d'Aix, sous le sabot de son cheval, un jour qu'il était à la chasse *.

L'empereur aimait son vieux palais, à cause de ses souveairs d'enfance et de ses eaux, dans lesquelles il se baignait souvent avec ses fils, les grands de sa cour et les soldats de sa garde; on vit se baigner avec lui plus de cent personnes à la fois. Il l'embellit à grands frais. Pour la construction de la chapelle, il fit venir de Ravenne des colonnes de porphyre. Le dôme en fut

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