G. Paius, Hist. poétique de Charlemagne, p
surmonté du fameux aigle de bronze dont parle Richer, et qui, tourné vers l'Est, les ailes éployées, semblait prendre son essor pour voler à la garde du Rhin. Charlemagne fut inhumé dans cette basilique. Mais 74 ans plus tard, les Normands pillèrent le palais, convertirent la chapelle en écurie, détruisirent le dais doré qui surmontait le tombeau, si bien qu'on perdit de vue, pour longtemps, sous les décombres, le lieu même où reposait le corps de l'Empereur.
Outre la résidence impériale d'Aix, Charlemagne et ses successeurs avaient de nombreux palais ou châteaux dans différentes provinces de l'Empire, mais ceux qu'ils affectionnent davantage et où, chaque année, ils se transportent avec leur chancellerie et convoquent leurs plaids, sont ceux de la rive gauche du Rhin, des bords de la Meuse, de l'Aisne ou de la Marne. L'une des plus somptueuses de ces résidences impériales était celle d'Ingelheim, à quelques lieues en aval de Mayence. Charlemagne y avait fait peindre, sur les murs, des sujets religieux et nationaux : scènes tirées de l'ancien Testament ; Constantin et Théodose ; Charles Martel soumettant les Frisons ; lui-môme domptant les Saxons ; d'autres panneaux rappelaient les légendes héroïques de la race des Francs *.
Charlemagne était particulièrement attaché à ces souvenirs et aux vieux chants barbares qui exaltaient l'origine légendaire et les prouesses des aïeux. Mais, outre ces cantilènes où revenaient, à côté de héros fabuleux, les noms glorieux de Clovis, de Clotaire, de Dagobert, on commençait à célébrer aussi, dès le temps de Charlemagne, par des poèmes analogues, en langue tudesque et en langue romane, les victoires du grand Empereur et de ses preux. Ces chansons guerrières furent l'origine du mouvement épique du moyen âge, dont Charlemagne est le centre : le cycle en était déjà formé au xe siècle.
Or, cette épopée, — Gaston Paris l'a démontré, — prit naissance dans le pays carolingien, c'est-à-dire, non point sur la rive droite du Rhin, mais en Austrasie, dans la France de l'Est.
1. Cf. BA.1ET, dans Lavisse, Hist. de France, t. II, 1" partie, p. 308.
La première histoire épique du grand Empereur franc, intitulée De gestis Caroli magni, a été écrite en latin par un religieux de Saint-Gall. Ce moine avait recueilli, dans son enfance, avec une curiosité enthousiaste, les récits de guerre d'un certain Adalbert, vieux soldat de Charlemagne, de môme que les vieillards de notre génération ont pu encore se passionner aux récits des vieux soldats de Napoléon. A son tour, le moine raconta ce qu'il avait ainsi appris, à l'empereur Charles le Gros, un jour que celui-ci séjournait au monastère. L'empereur conseilla au moine de mettre par écrit le souvenir de ces glorieux exploits, dignes, selon lui, d'être transmis à la postérité : la Geste de Charlemagne était née. La légende épique alla se développant, de bouche en bouche, de siècle en siècle ; après l'Austrasie, chaque pays en prit sa part. De là, nos Chansons de geste, dont la floraison littéraire remplit tout le moyen âge français, non seulement dans l'ancienne Austrasie, mais dans toutes les provinces du nord et du midi de la France, en langue d'oïl et en langue d'oc1.
Ainsi, Charlemagne, dans la légende comme dans l'histoire, est bien un Franc de France, un Franc Austrasien, et non un Teuton. Au contraire, durant des générations, Charlemagne resta, pour les populations de la Germanie, l'ennemi, l'oppresseur. Longtemps on composa en Allemagne, sur le grand Empereur franc, des légendes hostiles, qui exaltent les Saxons. Dans nos Chansons de geste, Guiteclin (Witikind), roi des Saxons, ennemi de Charles, s'empare de Cologne 2. Chaque fois que l'Epopée raconte les guerres de Charles, en Germanie, c'est toujours le Rhin qui est la frontière de la civilisation ; le passage du Rhin et la construction des ponts, voilà la grande œuvre3. Ce n'est pas dans les forêts de la rive droite du Rhin, c'est dans l'Ardenne, voisine d'Aix-la-Chapelle, que la Chanson de Roland place le rêve cynégétique de Charlemagne, présage de si rudes combats.
Plus tard, à la vérité, au temps du saint Empire germanique,