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LA DIVERSITÉ DES LANGUES

On semble attacher aujourd'hui une importance majeure à la question des langues. Nous sommes portés même à considérer comme étant de races différentes les populations qui ne parlent pas la même langue ; la langue serait le signe distinctif de la nationalité. Or, ceci n'est peut-être pas toujours aussi vrai qu'on le dit communément. Nous avons observé, plus haut, que tous les peuples venus de Germanie qui se sont établis en Gaule jusqu'au ve siècle, y compris les Burgondes, les Visigoths, les Saxons, les Francs, en se mêlant à la population gallo-romaine, ont abandonné leurs dialectes germaniques pour adopter le latin populaire, d'où sont sorties les langues romanes. Ce ne sont pas les Gallo-Romains qui ont appris la langue de leurs vainqueurs : ce sont, au contraire, ceux-ci qui ont adopté la langue avec la civilisation des vaincus. Il n'y a d'exception que pour les contrées du Nord, isolées ou éloignées, où l'élément germanique, très dense, s'installa sans pouvoir bénéficier autant que les autres régions de la Gaule, du fécond mélange avec le vieil élément gallo-romain.

Les Normands, à leur tour, les derniers venus des Barbares en Gaule, abandonnèrent leur dialecte Scandinave pour adopter le roman. N'est-ce pas aux Normands, par un singulier hasard, que nous devons le texte roman de la Chanson de Roland,

déjà répandu parmi eux au xie siècle ? Il existe en Normandie, aujourd'hui encore, un assez grand nombre de localités dont les noms ont conservé leurs suffixes Scandinaves1. Mais, vers l'an 1000, Dudon de Saint-Quentin nous dit formellement que, de son temps, le Scandinave (dacisca lingua) disparaissait graduellement, à Rouen, pour faire place au roman (romana lingua) 2. Le jour de la bataille d'Hastings, en 1066, un jongleur normand, Taillefer, accompagnait les guerriers normands en chantant la vaillance de Roland à Roncevaux; les Normands qui, vers la même époque, allèrent faire la conquête des Deux-Siciles, ne parlaient que le français.

Gomment se fit cet abandon, par les Barbares, de leur jargon ordinaire ? Ce ne fut évidemment pas du jour au lendemain, ni dans toutes les classes de la société en même temps. Cette transformation du langage se produisit d'abord et rapidement dans les rangs supérieurs et éclairés. Les cours, les chefs, les prêtres, les moines, les habitants des villes, les chancelleries, les bureaux, tous ceux qui faisaient montre de ce que nous appelons, aujourd'hui, une bonne éducation, apprirent le latin et l'écrivirent, parlèrent le latin vulgaire ou rustique, plus tard, le roman. Par les écoles, cette propagation du latin vulgaire ou du roman descendit, suivant les régions et les circonstances, plus ou moins lentement, dans les masses populaires. Et même, dans bien des pays, le bas peuple des campagnes, les colons, les esclaves, les serfs, gardèrent longtemps leur jargon tudesque qui resta, pour eux, ce que sont aujourd'hui les patois dans nos campagnes ; mais ils finirent, tout de même, par parler roman, car il n'y a plus de dialectes germaniques en France au moyen âge, sauf dans certaines régions du Nord-Est.

Sous Gharlemagne, trois langues sont en usage : le latin, le roman, le francique ou dialecte germanique des Francs. Le latin est la langue de l'Eglise, des chancelleries et de l'administration, la langue officielle. Mais Gharlemagne est un

1. Cii. Joret, dans les Mémoires de la Société de Linguistique, t. V, 1884.

2. Dudon de Saint-Quentin, De morib. Normunn., lib. 111 (cité par Du Cangk, Gloss., V. Romanus).

Franc ; il est d'origine germanique, comme tous les Francs ; il a l'orgueil de la race franque et le respect des vieilles habitudes franques. Par tradition familiale, il parle, en son privé, le francique, et ce dialecte germanique, Louis IV d'Outremer le sait encore1. Le latin rustique, puis le roman qui en dérive, furent les langues universellement répandues en Gaule, aux époques mérovingienne et carolingienne. Le roman devant lequel recule le francique, même chez les Francs d'Austrasie, s'écrit au ixe siècle, comme nous le montrent les serments de Strasbourg en 842 ; mais il était parlé depuis longtemps : la Chanson de saint Faron, qui célébrait une victoire de Glovis II sur les Saxons, était déjà en roman, mais à peine dégagé du latin vulgaire ; saint Mummolin, évêque de Noyon en 660, était familier avec le roman et le tudesque (francique)2. « En Gaule, dit Gaston Paris, les Francs se romanisèrent beaucoup plus tôt qu'on ne pense ; les leudes de Charles le Chauve, qui entendirent et prêtèrent le serment de 842, étaient certainement des Francs d'origine et ne comprenaient plus l'allemand (c'est-à-dire le francique); parmi eux, il faut y songer, se trouvaient, à coup sûr, bien des guerriers qui avaient servi sous Charlemagne3. »

En 842, l'année même du serment de Strasbourg, un synode tenu dans cette ville, ordonna au clergé de se servir, dans les sermons, de la langue romane rustique ilingua romana rustica), à la place du latin. Cette prescription était renouvelée d'un concile de Tours de l'an 813. Adalard, cousin de Charlemagne et abbé de Corbie, se sert du roman « avec une abondance pleine de douceur » dit son biographe contemporain. Le fragment des gloses de Reichenau, qui remonte à 768, prouve qu'on parlait déjà le roman, sur les bords mêmes du Rhin, bien avant le serment de Strasbourg4.

Au temps de Charles le Chauve, le moine saxon Widukind dit que les Lotharingiens parlent roman ; il oppose la gallica lingua au dialecte tudesque des Saxons d'outre- Rhin, qui est

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