‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 65 sur 250 · Aug. Brachet, op. cit. p · texte numérisé non relu

Aug. Brachet, op. cit. p

lingua barbant. Il raconte qu'en 939, à la bataille de Birten, livrée par le duc Giselbert à Otton le Grand, des soldats saxons de l'armée de ce dernier, qui savaient un peu le roman {qui gallica lingua ex parte loqui sciebant), se mirent à pousser en cette langue le cri de « sauve qui peut », comme s'il fût parti du rang des Lotharingiens ; ils provoquèrent ainsi une panique dans l'armée de Giselbert. Cette anecdote prouve que les soldats du duc de Basse-Lorraine parlaient le roman.

Le peuple parlait le roman à Strasbourg, aussi bien qu'à Metz, à Toul, à Trêves où jadis, du temps de saint Jérôme (-j- 420), le gaulois avait persisté, ainsi qu'à Tongres, à l'état de patois populaire.

Dans le nord de la Belgique, où l'élément populaire franc, saxon, frison, Scandinave était plus compact et l'emportait de beaucoup, sans nul doute, sur l'élément gallo-romain, les dialectes germaniques restèrent toujours la langue du peuple. Au moyen âge, on les groupait soufe le nom de dialectes thiois2.

On conçoit aisément que le vieux fonds de population gauloise ou gallo-romaine de ces terres marécageuses, moins avancée en civilisation et assez clairsemée, se soit trouvé submergé par la barbarie et que sa langue n'ait pu, comme dans le reste de la Gaule, s'imposer aux masses, sans cesse renouvelées et toujours plus denses, des barbares venus des côtes germaines ou Scandinaves. Les dialectes germaniques ont donc persisté dans cette région où ils ont formé le flamand et le hollandais. La grande route romaine de Cologne à Boulogne, appelée, au moyen âge, la chaussée Brunehaut, — c'est-à-dire « la borne haute », la limite haussée sur un talus, — qui côtoyait ou traversait la forêt Charbonnière, marque encore aujourd'hui, assez régulièrement, la frontière linguistique entre la région flamande et la région romane ou wallonne. De l'est à l'ouest, elle coupe la Belgique actuelle en deux parties à peu près égales.

Mais au moyen âge, dans la région flamande elle-même, c'est-àdire en Flandre, en Hainaut, en Brabant, le flamand reste un dialecte populaire, joue le rôle d'un patois ; la langue noble, la

1. Widuï.imd, Chron., II, 17 ; cf. Pu. Lauer, Louis d'Outremer, p. 41.

2. Le mot thiois est la transcription de theotisk, theutisk, Dietsch, Deutsch.

langue de l'administration, du commerce, de la littérature, de toute personne aspirant à une bonne éducation, est le français1.

Quant aux villes rhénanes, de civilisation et de traditions galloromaines, dont la population parla si longtemps le bas latin, ce n'est pas une conjecture que de dire qu'elles ont conservé longtemps l'usage de ce latin vulgaire, sous son évolution graduelle jusqu'au roman. Les couches populaires des campagnes parlaient seules les jargons tudesques. Dans la Lorraine mosellane, le roman était la langue de tous. Encore au moyen âge, « dans le pays de Trêves comme dans celui de Luxembourg, on employait le français comme la vraie langue de la civilisation2 ».

En haute Alsace, la domination des Alamans fit prédominer un dialecte germanique. D'ailleurs, dans divers cantons de la rive gauche du Rhin, les langues romane et tudesque vivaient côte à côte, parfois même, se partageaient la population d'un même bourg. Mais partout, le roman était la langue noble, celle de la bonne société, celle dans laquelle étaient composées les Chansons de geste qui glorifiaient les Francs.

L'épopée carolingienne, — nous l'avons constaté, — qui est d'origine lotharingienne, fut composée en langue romane ; le tudesque ne servit que pour la traduire à l'usage des Allemands. C'est seulement au moyen âge avancé, vers la fin du xme siècle, que, dans les villes rhénanes, les dialectes tudesques se substituent, dans les chancelleries et la littérature, au latin et au roman. Cette bigarrure de langues et cet enchevêtrement ne choquaient personne. Aucun auteur ne s'en plaint et ne signale quelque conflit ou quelque difficulté politique provenant de cette tour de Babel. Un témoin oculaire du siège de Paris par les Normands en 885, et qui l'a chanté dans des vers redondants, Abbon, racontant l'arrivée de l'empereur Charles le Gros, est frappé de la diversité des langues qui sont parlées par les soldats de son armée.

Godefroi de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, dut à sa con-

Page 1