LES DIVERGENCES PROVINCIALES
Dès l'époque mérovingienne, les Francs mêlés à l'ancienne population, aussi bien dans les campagnes que dans les villes, sont répandus partout ; mais ils sont plus nombreux dans la Gaule de l'est et du nord, c'est-à-dire dans ce qui fut la Gaule Belgique et l'Austrasie, que dans la Gaule du centre ou de l'ouest, c'est-à-dire la Neustrie ou les bords de la Loire. Ils sont moins nombreux encore dans le bassin du Rhône et l'Aquitaine. De ces observations, il résulte qu'en dépit de leur volonté de s'assimiler la culture gallo-romaine, ils gardent un caractère germanique plus prononcé, à mesure qu'on s'avance vers l'est et le nord de la Gaule. Les Francs installés en Auvergne ou à Tours, par exemple, se romanisent plus rapidement et plus foncièrement que ceux de Cologne, de la Toxandrie ou des Flandres. De là, des divergences sociales qui, se greffant sur le genre de vie imposé par l'habitat, ont créé les originalités provinciales de la race française. Celle-ci est la résultante de la combinaison de toutes ces forces ethniques et naturelles.
En venant, par surcroît, morceler politiquement la Gaule en souverainetés locales qui, chacune, avait son centre de vitalité et sa petite capitale, le système féodal ne fit qu'accentuer ces différences : il créa la « petite patrie » ou, si l'on veut, le
« patriotisme de clocher », en brisant l'unité carolingienne. Bientôt, sous l'action de l'âpre jalousie des barons, chaque comté, étroitement gardé contre l'intrusion des voisins et même celle du pouvoir royal, eut ses mœurs à part, ses saints locaux, ses coutumes, son dialecte, ses poids et mesures, sa monnaie. C'est cette mosaïque provinciale qui constitua, avec ses nuances infinies, au moyen âge, la nation française, plus bigarrée, à coup sûr, au temps des premiers Capétiens, que ne l'était la Gaule au moment de l'arrivée de Jules César.
Ainsi, Ton constate que les diverses régions de ce grand pays toujours unifié, qu'on ne sait plus comment dénommer, — Gaule ou France, — présentent entre elles, comme dans l'antiquité déjà, des différences notables de mœurs, de tempérament et de langage. On n'en a point tenu compte dans les partages de l'Empire carolingien, c'est entendu ; mais ces particularités régionales n'en existaient pas moins et plus ou moins accentuées, suivant les contrées. Les barons féodaux les ont fait servir à la satisfaction de leurs ambitions, les ont exploitées, pour se créer une indépendance politique ; elles se sont développées sous leur action néfaste. Elles existent encore de nos jours, en partie, parce qu'à l'encontre de la politique, la nature ne peut perdre ses droits. Qui n'a remarqué les particularités qui distinguent le Breton du Provençal ou du Gascon, le Lorrain, le Belge ou l'Alsacien, du Normand, du Basque, du Bourguignon ou de l'Auvergnat ? Lors donc que certains historiens, à esprit tendancieux, étudiant les populations de la Gaule Belgique ou de la France austrasienne, s'apesantissent avec complaisance sur les particularités, sur la « couleur locale », dans le but de démontrer que ces régions sont historiquement étrangères à la France, ils oublient que les mêmes observations s'appliqueraient, avec tout autant d'à-propos et de justesse, aux Bretons, aux Languedociens, aux Basques, aux Normands, aux Provençaux. Dans cette théorie, que resterait-il donc, en fait de vrais Français, en dehors de l'Ile-de-France ?
Les différences de mœurs, d'usages, de langue, de tempérament même, qui distinguaient les Lorrains ou Francs Austrasiens des Francs de Neustrie, étaient loin d'être aussi tranchées que
Le Rhin dans l'histoire. — II. 10
celles qui séparaient ces mêmes Lorrains des Allemands. En France môme, les Aquitains ou les Bretons n'étaient-ils pas, bien plus que les Lorrains, différents des Francs de Neustrie? Voyez ce que dit Raoul Glaber, des Aquitains à la cour de France, après que le roi Robert eut épousé Constance, la fille du duc d'Aquitaine. Ces méridionaux choquent les Français du nord par leur luxe et leur caractère léger, leur costume, leur façon de vivre et de raisonner. Sous tous ces rapports, les Aquitains étaient bien plus éloignés des Francs de l'Ile-de- France que ne pouvaient l'être les Lorrains, même ceux qui parlaient le francique. Par- dessus tout, la Lotharingie est distincte de la Germanie ; en toute occasionnes Lorrains manifestent leur hostilité à l'égard des Allemands. Le moine saxon Widukind, aussi bien que le moine français Richer, reconnaît aux Lotharingiens des traits de caractère et de mœurs qui les différencient des Germains1.
« La tradition, résume Jacques Flach, n'a cessé d'être vivace du Rhin, limite de la Gaule; la rive gauche a continué à s'appeler regnum Lotharii, par opposition <à la terra teutonica, ses habitants Lotharienses et même Lotha-Carlenses, ce qui est spécialement caractéristique, les Carlenses étant les Français, par opposition aux Teutonieï; les manifestations d'esprit national se succèdent sans interruption; enfin, que la Lorraine parlât dès le xe siècle, le roman, la langue de Gaule {gallica lingua) et non le teuton ou tudesque, les témoignages contemporains en font foi2. »
Qu'est-il besoin d'insister ? Les Francs de l'est — nous l'avons vu, — rejettent les Germains qui ne peuvent leur apporter que la barbarie; ils appellent, ou ils acceptent sans murmurer, la domination des Francs de l'ouest, dans la personne des princes de la famille de Charlemagne. A la vérité, ce qu'ambitionnent surtout les ducs et les comtes lotharingiens, c'est l'indépendance et la souveraineté sur leurs terres ; mais ils ne font, en ceci, que se conformer aux tendances des seigneurs féodaux de toute l'Europe occidentale.
1. Widukind, Res gestae Saxonum, I, 30; Richer, Hist., I, ch. ni.
2. Jacques Flacii, dans la Iievue des Deux Mondes, octobre, 1914, p. 288.
A la fin de l'époque carolingienne où nous sommes parvenus, les aspirations particularistes des Lotharingiens ne sont pas plus accentuées que celles des Bretons, des Provençaux, des Aquitains. L'histoire des révoltes autonomistes de ces régions, réprimées par les princes carolingiens ou les premiers Capétiens, est là pour le prouver. Ne craignons pas de le répéter ; il faut se garder d'exagérer les conclusions que l'on se croit en droit de tirer de l'étude étroite des particularités d'une province. C'est l'habitat surtout qui les a créées, et par l'habitat nous entendons le climat, le relief du sol, le commerce, les industries, la nature des cultures, les habitudes de vie, la religion, le voisinage, même le genre de nourriture habituelle et de boisson, en un mot tout ce qui constitue le milieu social et la vie des masses populaires.
Ces conditions imposées par la nature aux sociétés humaines agissant dans tous les temps, leur action est éternelle, inéluctable et pénètre successivement tous les groupes sociaux qui se succèdent dans le même pays. Cette loi de l'habitat est pour eux comme les lois de l'hygiène pour l'individu : quiconque s'en affranchit ruine sa santé, détruit son organisme vital.
Voilà pourquoi le particularisme provincial que nous constatons aujourd'hui entre les différentes régions de la France, était déjà à peu près le même à l'époque gauloise, à l'époque gallo-romaine et enfin au moyen âge. Que dis-je ! il était alors bien plus accentué que de nos jours, parce que la civilisation moderne, par les chemins de fer et ses autres inventions, a multiplié les moyens de pénétration réciproque de nos diverses régions, de manière à atténuer, dans une certaine mesure, et à contrebalancer l'action des phénomènes naturels.
On le voit : la multiplicité et la variété des origines ethniques de nos populations provinciales, sont pour bien peu de chose dans les différences qui leur sont propres : « La question de race, a écrit justement Ferdinand Lot, est une triste superstition, du moins quand on en fait je ne sais quel monstre métaphysique absolu, immuable à travers les âges. Tandis qu'en réalité, la race se forme lentement sous des influences com-
plexes : climat, habitudes, idées, initiatives communes, etc.; la la race est V effet et non la cause {. »
Aussi longtemps qu'elles ont cru à l'indissolubilité et à l'unité de l'Empire, les populations carolingiennes se sont montrées indifférentes à être rattachées à tel royaume plutôt qu'à tel autre. Nul ne veut être en dehors de l'Empire : tout est là pour elles. C'est ce sentiment général, remarque justement Gabriel Monod, qui inspire les congrès de Thionville en 844, de Mersen en 847 et 851, de Valenciennes en 853, de Liège et d'Attigny en 854, de Coblence en 860, etc. Dans ces conditions, que nous parlet-on de « l'éveil des nationalités » dès le temps de Louis le Débonnaire? L'originalité des mœurs, du genre de vie, du langage des diverses régions de la Gaule, Austrasie, Neustrie, Bretagne, Bourgogne, Aquitaine, Provence, Septimanie, qui est de tous les temps, que César signalait déjà, qui nous frappe encore aujourd'hui, n'est point une spécialité de la décadence carolingienne, ni de la région rhénane ; c'est donc en vain qu'on l'invoque comme l'indice d'un sentiment séparatiste naissant à cette époque, sentiment qui n'est exprimé nulle part ni par personne et qui, d'ailleurs, était bien étranger à la mentalité des hommes de ce temps.
Mais lorsqu'au milieu des événements que nous avons racontés, la race de Charlemagne fut évincée du trône, et que, par la force des choses, chaque région de l'Empire se trouva abandonnée à elle-même, il se forma partout un esprit particulariste qu'accentuèrent ou dont s'emparèrent les revendications des seigneurs féodaux qui aspiraient à l'indépendance et à la souveraineté, dans leurs domaines respectifs. La féodalité qui prend racine sur les ruines de l'Empire carolingien, est la négation même de l'idée de nation ; l'éparpillement féodal, les partages de famille, les efforts constants faits par les barons pour échapper aux devoirs de la vassalité : tout cela créait autant d'entraves à la formation des grandes nationalités, et à réclusion du patriotisme de race.
Effectivement, tous ces princes féodaux contractent des liens
de famille en tous pays, héritent de seigneuries en Allemagne, en Italie; en Angleterre, aussi bien qu'en France, s'allient avec des princes étrangers pour faire la guerre, appellent sans vergogne ces étrangers à leur aide contre leur propre suzerain, si l'occasion s'en présente. Qu'est devenu, dans un pareil état politique, le sentiment collectif de la nationalité ? Il resta oblitéré, inconsciemment enseveli au fond des âmes, aussi longtemps qu'il ne fut plus représenté et symbolisé par un chef d'État capable de le défendre et d'en grouper les éléments, féodalement dissociés. Seul, l'habitat, dans son action permanente et mystérieuse, en sauvegardait le principe et l'instinct, à travers les guerres privées et au-dessus des barrières élevées, pour ainsi dire, entre chaque canton. Alors, à l'époque des Ottonides aussi bien que dans les temps antiques, malgré l'envahissement de la Lorraine par les seigneurs allemands investis par l'Empereur de souverainetés qui mutilent ce pays, la séparation morale des deux rives du Rhin, de l'Allemagne et de la France, se perpétue irréductible ; le moine bourguignon Raoul Glaber l'atteste au xie siècle, en fixant toujours au Rhin la limite de la Germanie et de la Gaule.
En vain, l'idée d'une monarchie chrétienne universelle domine la politique des papes et l'enseignement du clergé. La suzeraineté des Empereurs, sur la rive gauche du Rhin, n'est guère qu'une formule de chancellerie. Il n'y a ni solidarité, ni cohésion entre les multiples souverainetés féodales, si étrangement agglomérées dans le Saint-Empire romain germanique. Il en est autrement chez nous, dès que la monarchie capétienne est devenue assez forte pour dompter l'égoïsme féodal et rassembler dans sa main vigoureuse et sous son égide, toutes les populations de « la douce France » ; le patriotisme national français est né ; historiquement, il prendra conscience de lui-même à Bouvines.