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CHAPITRE IV

LES REVENDICATIONS DU RHIN PAR LES ROIS DE FRANCE, DU Xe AU XIVe SIÈCLE

LA FÉODALITÉ RHÉNANE LES ÉLÉMENTS ETHNIQUES DE L'ALLEMAGNE AU MOYEN AGE.

L'élection de Hugues Gapet, en 987, porta momentanément un coup funeste à la politique de revendication de la Lotharingie par la France occidentale. Les grands de Lorraine, si longtemps et si obstinément inféodés à la famille de Charlemagne, considérèrent Hugues Gapet comme un usurpateur ; ils ne pouvaient lui témoigner l'attachement dont ils avaient donné tant de preuves à Louis d'Outremer et à Lothaire. Qui sait, d'ailleurs, si l'abandon de la Lotharingie ne fut pas le gage du concours de l'archevêque Adalbéron dans l'assemblée de Senlis? Le jeune Otton III, bien que plus étranger encore que Hugues Gapet à la famille carolingienne, avait sur lui l'avantage, aux yeux des Lorrains et du monde féodal, d'être investi de la dignité impériale qui lui fut conférée en 983, à Aix-la-Chapelle, par l'archevêque de Ravenne, légat du pape. Élevé par Gerbert, il fut un empereur suivant le cœur de l'Eglise et le rêve d' Adalbéron. Une conception métaphysique et une fiction littéraire

rattachèrent rétrospectivement « le Saint-Empire romain germanique » des Ottonides saxons à l'Empire franc de Charlemagne.

Sous l'inspiration de cette idée, en 997, Otton III, guidé par ses conseillers, — il avait alors dix-sept ans, — fit rechercher le tombeau de Charlemagne sous le dallage de la basilique d'Aix. Il le fit ouvrir et en retira la croix qui ornait le cou du squelette, sa couronne, son épée, son costume d'apparat. Tout cela, dont il s'affubla, ne fit point de lui un Carolingien, un descendant du grand Charles, le Franc austrasien. Il mourut sans postérité, le 23 janvier 1002, à l'âge de 22 ans. Ses vertus le firent surnommer « la merveille du monde » ; sur son manteau impérial, il avait fait broder des scènes de l'Apocalypse. Son successeur, Henri II de Bavière, arrière-petit-fils d'Henri l'Oiseleur, fut le dernier empereur Saxon.

Alors, un parti, composé principalement de Lorrains, offrit la couronne impériale au roi de France Robert le Pieux, qui la refusa. On pressentit également l'ambitieux duc d'Aquitaine, Guillaume V. Ce fut Conrad II le Salique, des ducs de Franconie, qui fut élu, à la diète de Mayence, le 8 septembre 1024.

Pendant que se consolidaient ces dynasties nouvelles, en France et en Allemagne, les pays rhénans s'affermissaient dans leur autonomie, sous une formule de vassalité de pure forme. En Alsace, trois principaux éléments : la population de vieille souche gallo-romaine, puis, l'élément franc et l'élément alamanique, venus, l'un par le nord avec la conquête mérovingienne, l'autre par le Brisgau et la Souabe, se malaxaient pour former, sous l'influence de l'habitat, une race originale, le type alsacien. Habitudes familiales, costumes, formes d'art, légendes locales, traditions, fêtes, aspirations communes, littérature, langue, tournure d'esprit, tout ce qui plane mystérieusement comme le génie tutélaire des générations issues les unes des autres, et brave la domination politique étrangère : tout cela distingue l'Alsace et forme sa caractéristique provinciale.

Bien que les empereurs des maisons de Souabe et de Habsbourg possédassent d'immenses domaines de famille en Alsace, le lien féodal qui rattachait à l'Empire, ses villes et ses seigneuries souveraines, était tout de formules diplomatiques et proto-

colaires, plus nominal que réel. Ce n'est que dans les cas de graves contestations entre voisins, que l'une ou l'autre des parties avait recours à l'Empereur, dans une pensée d'égoïsme et pour bénéficier de son intervention. L'Alsace, devenue féodalement terre d'Empire, reste l'Alsace !

Voyez les monnaies épiscopales de Strasbourg, par exemple. Les premières sont marquées du monogramme de l'Empereur; mais bientôt, l'évêque Erkembold (965-991) s'émancipe et place son nom en toutes lettres sur ses espèces; ses successeurs suivent son exemple. Cependant, au point de vue féodal, l'Alsace se trouve liée à la rive droite du Rhin. Vers l'an 1000, Conrad, fils d'Udon, comte du Rhingau, prend le double titre de duc de Souabe et d'Alsace, Alamannorum et Alsaciorum dux, titre qui se perpétue jusqu'à la mort tragique de Conradin, en 1268. Les comtes ou landgraves du Sundgau et du Nordgau sont les premiers vassaux de ces ducs allemands. Mais, nous le répétons, cette hiérarchie féodale, graduée jusqu'à l'Empereur, ne teutonise point la race alsacienne, qui garde son individualité.

On se souvient qu'en 959, l'archevêque Brunon, duc de Lorraine, avait dû partager son vaste duché en deux autres, plus petits, ceux de Haute et de Basse-Lorraine, qui répondent à des types sociaux différents. Le duché de Basse-Lorraine ou Lothier, comprenait le Brabant, le Hainaut, la Flandre, le Namurois, le Luxembourg, les pays de Liège, de Clèves, de Juliers, le Limbourg, la Gueldre, la Hollande, toute la contrée qui est entre l'Escaut et le bas Rhin, en remontant jusqu'au confluent de la Moselle.

Les descendants de Rainier-au-long-Col et de Giselbert, redevènus ducs de Basse-Lorraine, étaient hostiles aux empereurs d'Allemagne. L'un d'eux, Rainier IV, épousa Hedwige, fille de Hugues Capet. Il devint ainsi le beau-frère du roi Robert le Pieux. Comme les anciens chefs gaulois de la Belgique, ces puissants et fiers féodaux, énergiques, batailleurs, à l'âme chevaleresque, à l'esprit d'aventure, sont bien trempés, physiquement et moralement, par leur habitat forestier, montagneux, au dur climat. Ils sont la souche vigoureuse des Baudouin de Hainaut qui, avec les comtes de Flandre du même nom et les

ducs de Bouillon, remplirent un rôle si illustre aux Croisades.

La Basse-Lorraine, surtout la région dans laquelle les eaux du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut se confondent, était, par le caractère de ses populations, comme par la nature de l'habitat, un pays tout différent. Nous avons vu des colons francs s'y installer à demeure, dès l'an 286; en 358, sous Julien, les Francs Saliens se fixent dans les solitudes marécageuses de la Toxandrie; puis ce furent des arrivages incessants de nouvelles tribus franques et saxonnes, jusqu'à l'époque mérovingienne. Enfin, les rois carolingiens autorisèrent plusieurs wikings Scandinaves à prendre pied dans le delta de la Meuse et du Rhin, et jusque dans l'île de Walcheren; sur les embouchures fluviales de toute cette côte, ils créèrent, avec les Frisons, d'importants entrepôts de commerce, notamment à l'Ecluse, à Elsloo, près de Maëstricht, et à Dorestadt. Aujourd'hui, Amsterdam et Rotterdam remplacent ces grands embarcadères commerciaux de la France carolingienne et féodale.

Jules César, — le lecteur s'en souvient, — avait été frappé de la rudesse et de la singularité des mœurs des Bataves, des Frisons, des Nerviens, des Ménapiens, des Morins : ce caractère original persiste au moyen âge. Il y a d'abord, dans ces parages, toute une population de pêcheurs et de marins. Dans le voisinage des tourbières, on pratique l'élevage des moutons et des bestiaux; ailleurs, on fabrique des étoffes de lin, des draps, des manteaux de laine appelés birri, ùurri, étoffe de « bourre », qui sont exportés jusqu'en Italie : cette activité maritime, cette industrie, ce commerce, préparent l'étonnante prospérité des villes de la Flandre et de toute la région qu'on appelle les Pays- Bas, au moyen âge. Tout cela se superpose, en quelque sorte, à l'emprise de l'habitat, pour constituer deux pays très distincts, bien qu'ils aient longtemps été soumis au même régime politique, la Belgique et la Hollande.

Le duché de Haute-Lorraine ou Lorraine mosellane, formait avec l'une et l'autre de ces régions, le plus frappant contraste. Au sud et à l'ouest, il confinait à l'Alsace, à la Bourgogne, à la Champagne. Les vallées de la Meuse, de la Moselle et de leurs affluents, rattachent étroitement la Lorraine mosellane à

la Champagne et au nord de la Bourgogne : or, on constate comme corollaire, l'étroite parenté de l'état social des habitants de ces régions unies par la nature et le climat. Il n'y a guère de différence entre un Lorrain de la Moselle, fût-il de la campagne de Trêves ou de Coblence, et un Champenois des environs de Reims ou de Chaumont. L'habitat est le même, le genre d'oceupation des habitants, agriculteurs et vignerons; est pareil; ces pays ont reçu les mêmes couches ethniques, subi les mêmes invasions, supporté les mêmes malheurs. La politique seule est venue brutalement séparer des populations que la nature et les traditions historiques avaient groupées et rattachées les unes aux autres : leur germanisation actuelle est l'œuvre de la Prusse.

Après avoir eu, quelque temps, leurs ducs particuliers, la haute et la basse Lorraine se trouvèrent, comme à l'époque du royaume de Lotharingie, réunies sous l'autorité du duc Gozelon le Grand, qui appartenait à la célèbre maison d'Ardenne. Ce Lorrain, investi par l'empereur Conrad II, en 1028, des deux duchés, fut l'un des plus puissants princes de son temps. Pour les Lorrains, Gozelon avait un caractère national; il représentait la tradition franque, hostile aux Germains d'outre-Rhin, pénétrée plus que jamais des souvenirs épiques et légendaires de Gharlemagne.

A présent, franchissons le Rhin; voyons de quels éléments ethniques la Germanie médiévale est composée et mettons en parallèle, au point de vue social, ses populations avec celles de la rive gauche du grand fleuve. Il sera aisé de constater que la Germanie et la Gaule demeurent aussi dissemblables par les mœurs, l'état social et les tendances, qu'elles l'étaient dans l'antiquité. La zone qui est en bordure immédiate du Rhin n'échappe elle-même qu'en partie à cette observation.

C'est presque en vain que le christianisme, par des efforts séculaires, jette sur la hideuse Germanie le manteau des vertus chrétiennes, accueillant des conversions de pure forme, construisant de riches monastères et de belles cathédrales, entretenant des écoles d'art jusque sur les bords de l'Elbe, enseignant aux Barbares le défrichement des forêts, la construction des routes

qui attirent les marchands, fixant les populations dans les villes épiscopales et les bourgades agricoles, qui sont comme des oasis dans le désert. L'odinisme qui fermente dans les âmes, comme le levain nécessaire de la Germanie, remonte à la surface, reprend le dessus : il restera toujours la caractéristique des populations germaines; presque autant que dans l'antiquité, l'isolement, l'instabilité, la guerre de tribu à tribu ou, à présent, de canton à canton, sont imposés par l'habitat. « La Germanie, écrit Raoul Glaber, qui s'étend depuis le fleuve du Rhin jusqu'aux limites septentrionales du monde, est habitée par une foule de nations confuses, dont on connaît la férocité... Les côtes qu'elles occupent le long de la mer du Nord, sont couvertes de marais pestilentiels1. »

La seule région qui, sous Gharlemagne et ses successeurs, ait reçu une organisation sociale, se compose des cinq duchés de Saxe, de Franconie, d'Allemagne ou de Souabe, de Thuringe et de Bavière. Sans doute, il y a des villes et des bourgs qui se développent chaque jour, des monastères florissants, des centres agricoles dont le rayonnement éclaircit la forêt, de plus en plus, des entrepôts de commerce dont les historiens se plaisent à faire ressortir l'activité. Mais qu'est-ce que cela, auprès de l'immensité du domaine de la forêt et des marécages ? Que d'espaces vides ou habités par des populations demeurées inorganiques et instables ! Quelle barbarie encore dans la Saxe même, par exemple, sous les Liudolfings et Henri l'Oiseleur; dans la Franconie, au temps des guerres « sauvages et sans pitié », des Babenberg et des Gonradiens !

Henri l'Oiseleur consacre tous ses efforts à construire des forteresses pour garder le pays, des entrepôts de commerce, comme Quedlimbourg et Mersebourg. Il force les indigènes à défricher le sol, à bâtir des maisons, à se fixer à demeure dans les bourgs. Il en contraint d'autres à venir peupler les villes nouvellement fondées, et il s'y prend à peu près comme, jadis chez les Grecs, les fondateurs de nouvelles cités. Au témoignage de Widukind, « sur neuf paysans propriétaires et astreints au

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