QUELQUES MOTS AU LECTEUR XIX
toujours contre nous, soit sous la menace d'un péril, soit sous V impulsion d'une main vigoureuse et vengeresse ou dans la perspective d' avantages économiques ou autres.
La France doit donc s'assurer, de quelque manière que ce soit, l'hégémonie sur toute la rive gauche du Rhin. Les uns varient d'annexion pure et simple : c'est le procédé brutal des Prussiens en Alsace- Lorraine, en 1811. Il a produit de monstrueux résultats; la France répugnerait à recourir à un régime de coercition contre les personnes , quoique la façon dont les Allemands nous ont fait la guerre ne nous oblige, certes, à aucun ménagement à leur égard. Il vaut mieux recourir à un régime plus conforme à notre tradition et à nos principes de liberté, d'équité et de générosité.
Des polémistes ont récemment proposé de faire de cette Prusse rhénane un pays neutre, politiquement détaché de l'Allemagne. Mais qui ne voit que ce pays, dont toutes les chancelleries auraient solennellement garanti la neutralité, continuerait, en fait, à subir l'action absorbante de l'Empire allemand, et qu'il en formerait toujours V avant- garde militaire et économique? Comme la Bavière, par exemple, à laquelle nous n'avons jamais fait aucun mal, dont nous avons même créé l'indépendance nationale, ce pays nouveau, au premier signal de Berlin, se lèverait contre nous. Nous ferions par là si bien l'affaire du Bloc allemand qu'on nous dit que, dès à présent, le gouvernement de Berlin serait tout disposé à prendre l'initiative d'une semblable proposition. Cette neutralité apparente de la Prusse rhénane — digne pendant du déjà fameux royaume- fantôme de Pologne, — serait bien vite un foyer ardent de germanisme qui mettrait de nouveau le feu à l'Europe avant peu d'années.
Entre V annexion brutale et la neutralité allemande, nous proposons, dans cet ouvrage, comme conclusion appuyée sur V enchaînement de l'Histoire, une solution intermédiaire : c'est le système du protectorat qui se rattache à la politique suivie dans le pays rhénan par l'ancienne Monarchie française. Ce régime nous donnerait l' occupation militaire du pays, tout en respectant les libertés des habitants.
Nous préconisons, en outre, V alliance défensive de tous les pays qui se trouvent sur la rive gauche du Rhin, la Suisse, la France, la Rhénanie, la Hollande, le Luxembourg, la Belgique. Toutes les forces de ces pays, dans l'antiquité comme dans les âges modernes, eurent toujours à lutter contre les invasions germaniques et allemandes. Puisque, maintenant, les Allemands sont constitués en Bloc, il faut pour leur résister efficacement un faisceau d'alliances militaires et économiques qui comprenne tous les Etats libres et indépendants de la rive gauche du Rhin.
Un monde nouveau, une humanité régénérée dans le sang doit sortir de cette guerre atroce et presque universelle. Elle a déjà enfanté, entre divers peuples, des alliances indestructibles, des solidarités économiques qui resteront actives et fécondes dans l'Europe enfin prémunie contre le torrent tudesque. Dans cette lutte éternelle du Romanisme contre le Germanisme, la France est prédestinée par la nature et sa tradition vingt fois séculaire, à veiller sur le Rhin, comme la Garde d'honneur de la culture latine et de la liberté des peuples. En face de la Germania du Niederwald, elle doit monter la garde, pacifiquement, l'arme au bras, pareille à Minerve, la déesse antique de la Sagesse, qui reste toujours cuirassée, le casque en tête, appuyée sur sa lance.
E. Babelon.
1^ janvier 1017.