BOUVINES (JUILLET
La grande coalition féodale qui se leva en armes contre Philippe Auguste, à son avènement en 1180, bien qu'elle eût pour objet avoué l'indépendance des grands feudataires, touche par un côté la question de nos frontières de l'Est, parce que l'empereur Frédéric Barberousse eut la prétention de s'en mêler et entreprit de protéger les révoltés. Parmi ceux-ci, on voyait l'archevêque de Reims, le duc de Bourgogne, les comtes de Flandre, de Champagne, de Hainaut, de Namur, de Louvain et d'autres seigneurs lorrains qui s'étaient joints aux barons des diverses parties de la France. La jeunesse et l'inexpérience du nouveau Roi parurent aux feudataires que Louis le Gros avait domptés, une occasion favorable pour relever la tête et reconquérir tous les privilèges de la souveraineté. Mais Frédéric Barberousse, en les aidant, poursuivait un autre but. Dès cette époque, par suite de successions et d'arrangements féodaux, toute la France de l'Est, jusqu'à la Meuse, à la Saône et au Rhône, dépassant même par endroits ces grands cours d'eau, relevait de l'Empire. Barberousse ne cachait point qu'il intervenait « pour étendre les limites de l'Empire jusqu'à la mer Britannique1 ». L'autorité du roi de France, l'existence même de la monarchie capétienne étaient de nouveau mises en péril.
1. ïextccitépar Luchaiue dans Lavisse, Hist. de France, t. 111,1" part., p. 87.
Par bonheur, les coalisés ne surent pas agir de concert. Barberousse, tiraillé par ses affaires d'Italie, n'était pas prêt et manquait d'argent. La guerre, qui dura quatre ans, fut surtout une guerre féodale , comme celles que Louis VI le Gros avait entreprises durant tout son règne. Les choses traînant en longueur, Philippe Auguste fut assez habile pour détacher de la ligue Frédéric Barberousse, dont il obtint même l'alliance contre le roi d'Angleterre Henri II Plantagenet. Partout, les féodaux furent châtiés et contraints de reconnaître la suzeraineté effective du Roi. Après ces succès, Philippe Auguste put concevoir légitimement les projets les plus grandioses. Un jour de l'an 1185, — il avait 20 ans, — quelque seigneur de sa cour le voyant soucieux et comme préoccupé, s'enhardit à le questionner sur la nature de ses pensées : « Je pense à une chose, répondit le Roi, c'est à savoir si Dieu accordera, à moi ou à l'un de mes hoirs, la grâce d'élever la France à la hauteur où elle était du temps de Charlemagne *. » Telle était déjà la pensée de ses prédécesseurs; elle ne cessera d'être le mobile essentiel de la politique de tous les rois capétiens.
L'Allemagne était alors déchirée par les factions. Une ligue s'était constituée, à la tête de laquelle se trouvait l'archevêque de Cologne et les princes de la maison de Saxe : ce fut l'origine du parti guelfe qui voulait que l'empire restât électif. L'autre parti, celui de Barberousse et des Hohenstaufen, qui voulait l'empire héréditaire, fut le parti gibelin. Philippe Auguste se mêla habilement à cette grande querelle et il offrit son concours à Barberousse, pour avoir lui-même un appui dans la lutte qu'il allait entreprendre contre le plus redoutable de ses grands vassaux, le roi d'Angleterre.
En décembre 1187, une entrevue solennelle de Philippe Auguste et de Barberousse eut lieu près d'Ivois. Chacun des monarques était venu avec une escorte imposante de hauts barons et de prélats. On se fit des concessions mutuelles; l'empereur promit au roi de France de l'aider contre les Plantagenets, mais seulement si besoin était. Frédéric ne songea plus en-