Guizot, Hist. de France, t. I, p
suite qu'à préparer la Croisade d'où il ne devait pas revenir. La Croisade ne réussit pas, non plus, à Philippe Auguste et à Richard Cœur-de-Lion qui s'y brouillèrent au siège de Saint- Jean-d'Acre. La captivité de Richard, traîtreusement retenu prisonnier par le duc d'Autriche Léopold, et livré à l'empereur Henri VI, est, avec la mort de Barberousse, l'un des événements qui frappèrent le plus vivement les imaginations des gens du moyen âge et que chantèrent avec le plus d'émotion sympathique les trouvères français et les Minnesinger rhénans.
La mort de l'empereur Henri VI, en 1198, amena la guerre entre les Guelfes et les Gibelins, les premiers soutenant la candidature d'Otton de Brunswick à la dignité impériale, les seconds voulant reconnaître le frère de l'empereur défunt, Philippe de Souabe, tuteur de son fils, le futur Frédéric II, qui n'avait alors que trois ans. Philippe Auguste ne pouvait favoriser Otton, parce que ce dernier était le neveu de ses ennemis d'Angleterre, Richard Cœur-de-Lion et Jean sans Terre. Il fit alliance avec Philippe de Souabe : le traité fut signé en son nom, par Nivelon, évêque de Soissons, à Worms, en juin 1198.
Et ce pendant, le pape Innocent III, protecteur d'Otton, adjurait le roi de France de se défier des Hohenstaufen. Il lui écrit : « Ne vous fiez pas à cette race des Hohenstaufen ; n'essayez pas d'apprivoiser les tigres ; laissez tomber Philippe de Souabe, qui n'a aucune chance de succès l. » Une autre fois, le pape donne son appréciation sur le caractère des Allemands : « L'Allemand n'est pas l'ami de l'homme, mais de la fortune; comme le roseau sous le vent, il cède aux événements ; il appartient au succès et fait défaut à l'infortune. »
Les événements ne tardèrent pas à montrer combien le pape avait raison. A peine Philippe de Souabe l'eut-il emporté sur son concurrent et conclu une trêve avec lui, qu'il soutint le duc de Lorraine, Ferri II, contre le comte de Bar, l'ami de Philippe Auguste. Les choses allaient se gâter entre les deux Philippcs, lorsque l'empereur fut assassiné, le 5 juin 1208, par Otton de Wittelsbach à qui il avait refusé la main de sa fille.
1. Cité par Luch.ure, dans Lavisse, Hist. de France, t. III, 1" partie, p. 152.
Alors, Philippe Auguste invente un nouveau candidat à l'Empire, un Lorrain, Henri, duc de Brabant, que le roi de France avait pris à sa solde et auquel il payait une rente annuelle de 200 marcs, mais payable à Paris et personnellement, afin de l'avoir dans sa main1.
Le duc de Brabant n'avait, à cause de sa double qualité de Lorrain et d'ami du roi de France, aucune chance de rallier les suffrages des Electeurs allemands. Ottonde Brunswick l'emporta. Dès lors, Philippe Auguste prévoyant l'alliance d'Otton avec son oncle Jean sans Terre, eut lieu d'appréhender une invasion de la France et il commença à faire ses préparatifs de défense. Dès l'an 1209, il donne à l'archevêque de Reims 400 livres pour restaurer les remparts de la ville. En même temps, il se déclare partisan du jeune Frédéric, fils de Henri VI, que le pape venait d'opposer à Otton de Brunswick.
Philippe Auguste convia à une entrevue le jeune Frédéric. Celui-ci accourut en Lorraine, à Vaucouleurs. Il y rencontra, non pas le roi de France lui-même, qui, bien qu'il fût à Chàlons, parait avoir dédaigné de se déranger, vu l'âge du futur empereur, mais le fils aîné de Philippe Auguste, le futur Louis VIII. Un traité fut signé le 19 novembre 1212. Philippe donna 20.000 marcs pour payer l'élection de Frédéric qui, effectivement, fut élu quelques semaines plus tard. « Le pape, remarque Luchaire, à ce sujet, n'était plus seul à faire des empereurs; la royauté française s'en mêlait. Elle prenait les princes d'Empire à sa solde : fait nouveau et grave dans la situation européenne. Profiter des divisions de l'Allemagne, les entretenir, corrompre les princes de l'Empire pour empêcher dans ce pays la constitution d'un pouvoir fort, cette politique de la Monarchie française, qui deviendra traditionnelle, date réellement de Philippe Auguste. Les derniers Capétiens, les Valois, les Bourbons n'ont fait que marcher dans la voie qu'il avait tracée2.»
Mais Otton de Brunswick, empereur sous le nom d'Otton IV,
1. Luchaire, dans Lavisse, Hist. de France, t. III, 1" part., p. 154.