‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 79 sur 250 · Luchaire, loc. cit., p · texte numérisé non relu

Luchaire, loc. cit., p

restait le plus fort, en Allemagne. Il leva une armée formidable, se ménagea l'alliance des comtes de Flandre, de Boulogne et de tous les princes des Pays-Bas, avec lesquels il envahit le nord de la France, tandis que son oncle Jean sans Terre s'emparait du Poitou. La bataille contre les coalisés du Nord eut lieu dans les derniers jours de juillet 1214, à Bouvines. sur la Marcq, entre Lille et Tournai. Les chroniqueurs prétendent qu'il n'y avait pas moins de cent mille guerriers sous les ordres d'Otton. Le péril pour la France était extrême : ce fut l'occasion heureuse de notre deuxième «Union sacrée». Tous les historiens célèbrent cette grande victoire de Philippe Auguste. Il repoussa hors de France une agression qui fût vite devenue une ruée germanique comparable aux plus grandes invasions d'autrefois. Les populations de toutes nos provinces le comprirent; l'ardeur des milices communales au combat, le courage héroïque du Roi et des chevaliers excitèrent, dans toute la France, le plus frénétique enthousiasme : ce fut vraiment une victoire nationale, le triomphe de la race française sur les Allemands. Le soir même de la bataille, Philippe Auguste dépêcha un courrier à son jeune allié, Frédéric II, pour l'en informer ; il lui envoyait, comme un trophée, l'aigle dorée d'Otton, ramassée parmi les débris de l'armée vaincue. Mais l'allemand Frédéric s'était gardé d'aider les Français ; il s'était installé, attendant les événements, à Haguenau, où les Hohenstaufen avaient un palais, bâti par Frédéric Ier Barberousse. Il profita de la déconfiture de son rival en faisant reconnaître son autorité impériale par les villes guelfes du Rhin. Toutes s'inclinèrent, sauf Aixla-Chapelle qui essaya un instant de résister, et Cologne, la capitale religieuse du parti guelfe, où Otton IV se réfugia.

Un an après, Frédéric II se faisait couronner à Aix-la-Chapelle, pour la seconde fois. Quant à Otton, « les bourgeois de Cologne commençaient à trouver encombrant cet exilé, criblé dedettes, et surtout sa femme, Marie de Brabant, qui passait son temps à perdre aux dés l'argent qu'elle n'avait plus. Quand Frédéric parut devant la ville (3 août 1215), ils déclarèrent à Otton qu'ils paieraient ses dettes et lui donneraient, en outre, 600 marcs, mais à condition qu'il s'en irait. Le lendemain, pendant que

Frédéric entrait par une porte, le Guelfe et sa femme, déguisés en pèlerins, s'enfuyaient par l'autre l ».

On a dit justement que la victoire de Bouvines avait mis le sceau à l'unification de la Monarchie française. En face du danger, tous les éléments s'en étaient solidarisés, donnant leur confiance au Roi Si Philippe Auguste ne retira de son triomphe aucun agrandissement territorial, il en recueillit, du moins, un prestige immense, aussi bien dans le pays rhénan que dans son royaume. Bouvines prouva aux Lorrains que le roi de France était, enfin, en situation de faire valoir ses imprescriptibles droits sur la France rhénane : ils devaient garder leur foi traditionnelle et malgré la suzeraineté de l'Empire germanique, rester des Francs, en face des Germains d'outre-Rhin, comme au temps de Glovis et de Gharlemagne.

Désormais, le nom de France (Francia) qui, aux ixe et xe siècles, désignait essentiellement la région comprise entre le Rhin et la Loire, s'étend à toute la Monarchie et englobe les grands fiefs eux-mêmes. La « douce France » des Chansons de Geste est le royaume de Philippe Auguste et de saint Louis tout entier. Elle tend et aspire à reprendre les limites de l'ancienne Gaule, c'est-à-dire ses frontières naturelles. C'est dans cette vaste contrée, du Rhin à l'Océan, aux Pyrénées et aux Alpes, que se répand l'influence de sa littérature, de sa poésie en langue d'oïl et en langue d'oc, de sa vie sociale et de ses mœurs, les plus policées du monde, en attendant que les événements permettent au pouvoir royal de mettre sa domination politique en harmonie avec les aspirations des provinces, françaises déjà de cœur, de mentalité et de tendances.

Le royaume de France ou des Francs (regnum Francorum) est toujours opposé à l'empire allemand qui, en dépit de l'étiquette dont l'Eglise l'a affublé « Saint-Empire romain germanique », n'a été, on l'a remarqué, ni saint, ni romain, ni un empire unifié. Il ne faut point ici, comme en bien des circonstances, se laisser abuser par les mots. C'est à la Monarchie française, que la tradition franco-romaine a passé. Reconstituer

Page 1