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CHAPITRE PREMIER

ÉTAT POLITIQUE ET SOCIAL DE LA GAULE RHÉNANE APRÈS LES INVASIONS DU CINQUIÈME SIÈCLE

Les grandes invasions du ve siècle ont consommé la ruine politique et matérielle de l'Empire romain d'Occident. Il n'est plus question désormais de défendre le Rhin contre les assauts des Barbares. La digue germanique est rompue; la barrière est forcée, sans que personne conserve l'espoir qu'on la puisse relever. L'unité, la gloire et la force romaines, dont le prestige avait si longtemps raffermi les cœurs et soutenu les courages, se sont évanouies. Dans les âmes désemparées, comme dans les choses, l'Empire n'est plus que décombres, regrets et souvenirs. Les différentes régions de l'Europe qu'il avait groupées sous sa main puissante, pour les protéger, sont définitivement dissociées, et chacune d'elles va suivre isolément, jusqu'à Gharlemagne, le cours mouvementé de ses destinées.

La Gaule est bouleversée ; les Germains se sont imposés en conquérants rapaces et dévastateurs à sa population sédentaire, immuable, mais humiliée, dépouillée, résignée. La grande tran-

Le Rhin dans l'histoire — II. 1

chée du Rhin, cette limite indéfectible de la Gaule, a-t-elle donc achevé son rôle protecteur ? La Germanie et la Gaule sont-elles dorénavant confondues, se donnant la main par-dessus le grand flot, unifiées dans leur population, leur état social, leur culture, de même qu'il arrivera, de temps à autre, à leurs marches frontières, d'être rapprochées sous la même domination politique ? Nous répondrons tout de suite : Nullement !

Chaque page de ce volume sera la démonstration de cette vérité historique. Socialement, la Germanie restera le champ clos du monde barbare, le domaine inviolé du « teutonisme », avec la rudesse inhérente à son habitat et à ses traditions. Gomme dans l'antiquité, en effet, ce n'est point par la Gaule ou l'Italie que le sang des Germains sera renouvelé et rajeuni, et que leur nombre s'accroîtra immensément : ce sera par les arrivages incessants de nouveaux Barbares accourus de l'Orient slave ou asiatique. Sans doute, et de même qu'aujourd'hui les lointains pays de missions évangéliques, la Germanie, toujours farouche et ombrageuse, recevra de l'Occident, à partir de saint Boniface et de Charlemagne, la civilisation chrétienne, mais le christianisme allemand demeurera jusqu'à nos jours et sous sa double forme catholique et luthérienne, dans les arts comme dans les mœurs, foncièrement empreint d'odinisme, d'âpreté et de barbarie teutonne.

Ainsi, au point de vue ethnique et social, la Germanie médiévale est, comme la Germanie antique, exclusivement composée d'éléments barbares. La Gaule, au contraire, même à la suite des invasions du ve siècle, conserve pour fondement essentiel de sa population, l'élément gallo-romain qui, bien qu'asservi, n'a jamais été ni chassé ni anéanti. Il reste le plus nombreux, le mieux organisé socialement, le plus élevé moralement; il forme toujours la masse des habitants à laquelle s'amalgame lentement l'élément barbare nouveau venu ; quoique vaincu il exerce sur celui-ci l'influence civilisatrice, comme dans l'antiquité, la Grèce sur Rome victorieuse de l'Orient. Voilà pourquoi il y aura toujours entre la Germanie et la Gaule, y compris la Gaule rhénane, une différence radicale de mœurs, de tendances, d'instincts, de vie sociale.

Dès l'époque mérovingienne, ce contraste irréductible éclate, en dépit de l'affluence des Barbares sur la rive gauche du Rhin et de leur domination par le glaive. Sous les nouveaux maîtres du pays, les Gallo- Romains opprimés, mais partout répandus, sont la foule laborieuse, aussi bien dans les campagnes que dans les bourgs et les villes. Tandis que l'aristocratie terrienne, gallo-romaine, fuyant l'invasion, s'est réfugiée à l'abri des remparts des cités, le paysan est resté chez lui, toujours le même, façonné par l'habitat ; il laboure son sillon pour de nouveaux maîtres, installés dans les châteaux-forts {prœsidia) et les villas, avec la soldatesque, cette force avec laquelle on ne discute pas.

Les villes sont le refuge appauvri des commerçants et de» vieilles familles sénatoriales auxquelles, malgré tout, reste confiée l'administration publique, sous la surveillance de la garnison barbare. C'est aux chefs de ces familles qu'incombe toujours, comme autrefois, la charge d'administrer, de rendre la justice, de répartir les impôts, de répondre aux exigences de vainqueurs jamais assouvis. C'est dans leur rangs que, la tourmente apaisée, se recrutent les citoyens qui ont encore quelque souci des lettres et des arts, et les membres du haut clergé catholique dont la science et les vertus en imposent aux chefs barbares. Les malheureux Gallo-Romains pleurent leurs bourgs livrés aux flammes, leurs villas saccagées, leurs cités détruites, ramassant les douloureux débris des incendies et du pillage, mais jouissant quand même, aux yeux des Barbares devenus leurs maîtres, du prestige immanent de la gloire impériale, de la civilisation romaine tant enviée, de l'organisation sociale et administrative, de leur culture intellectuelle et morale. Ils continuent à se régir eux-mêmes suivant la loi romaine ; pour eux, le droit romain reste en vigueur.

A côté de la foule gallo-romaine ou plutôt au-dessus d'elle, il y a, suivant les régions, les Francs, les Burgondes, les Visigoths, c'est-à-dire les royautés barbares où l'élément germanique, représenté surtout par les guerriers, se superpose à l'élément indigène, et domine, non point par le nombre ni par l'ascendant moral, mais par la force et le commandement.

Les Visigoths, venus par le Danube et l'Italie possèdent le sud-ouest de la Gaule. Les Burgondes, qui avaient longtemps séjourné sur le Rhin, s'avancent, sous les règnes de Gundioc et de Gondebaud, suocesseurs de Gondicaire (Gunther), sur les rives du Doubs, de la Saône et du Rhône. A partir de Gondebaud (473-516) ils ont des monnaies. Gondebaud, épris de la grandeur romaine, veut en avoir sa part : il cumule le titre de patrice avec d'autres dignités impériales; il s'affuble avec ostentation des manteaux brodés et chamarrés d'or du cérémonial romain. Le fils de Gondebaud, Sigismond, proteste par une lettre à l'empereur d'Orient Anastase, que les titres impériaux conférés à ses ancêtres ont paru à ceux-ci plus glorieux que ceux qu'ils tenaient de leurs pères.

Quant aux Francs, avant Glovis, ils détiennent tout le nordest de la Gaule, depuis environ l'ancien pays des Némètes et des Triboques, près de Spire et de Strasbourg, jusqu'à l'Océan du Nord et au cours de la Somme ; depuis des siècles ils occupent le nord de la Gaule Belgique où le foyer de leur puissance paraît être la contrée qu'on appelle la Toxandrie. Tout en étant guerriers, beaucoup d'entre eux sont propriétaires de villas, de châteaux pris aux Gallo-Romains, de vastes domaines et de forêts de chasse concédés parle roi à ses leudes. Les Francs ont apporté avec eux, sur la rive gauche du Rhin, le paganisme germain et ils n'ont adopté ni les dieux de l'ancienne Rome ni encore le Christianisme. Guerriers avant tout, enorgueillis de leurs victoires, leurs mœurs sont plus rudes et plus farouches que celles des Burgondes et des Visigoths.

Au v° siècle, le plus puissant des royaumes Francs, celui des Francs Ripuaires, s'étend sur les deux rives du Rhin ; sa capitale est Cologne ; ses villes principales, Coblence, Tolbiac, Tongres. Les royaumes des Francs Saliens, plus au nord-ouest, ont pour capitales Tournai, Cambrai et Thérouanne.

Tous ces peuples barbares, arrivés avec leurs coutumes nationales, commencent à en faire entreprendre la codification, à l'imitation des lois romaines, par de savants clercs à leur dévotion. Dans la loi des Francs Saliens, rédigée sur la rive gauche du Rhin, avant le baptême de Clovis, par un clerc

d'origine franque, la vie d'un Gallo-Romain est estimée seulement la moitié de celle d'un Franc. Ces Gallo-Romains qu'on a maltraités et dépouillés, — quelque considération qui s'attache à leur situation sociale et à leur brillante culture, — sont à la merci des Barbares. On choisit, par exemple, les plus nobles d'entre eux comme otages en temps de guerre : témoin cet Attale, neveu de Grégoire, évêque de Langres, livré comme otage à un barbare des environs de Trêves, et qui finit par s'échapper1.

Les limites des royaumes francs, déjà constamment bouleversées au gré de la fortune des armes, étaient encore exposées à d'incessants remaniements, par suite des partages territoriaux qui suivaient la mort des rois. Ce principe du démembrement géographique des Etats, à la liquidation de chaque succession princière, avait eu, déjà, tendance à s'introduire dans la succession à l'Empire romain ; il reçut son application mouvementée dans la monarchie constantinienne. On avait eu grand'peine à le concilier avec le principe contradictoire de l'unité de l'Empire et il avait fallu prendre contre lui des mesures de sauvegarde dont l'application n'alla pas sans difficultés graves. L'une des plus immorales de ses conséquences fut de raviver ou de perpétuer, dans les familles régnantes, le droit de vie et de mort que le chef de famille avait, à l'origine, sur tous les siens, dans les sociétés patriarcales. Ce droit monstrueux fut appliqué universellement, aussi bien chez les Gaulois et les Germains que dans les monarchies orientales de l'antiquité. Il subsiste, comme « raison d'État » et renaît, de temps à autre, dans le monde hellénique, inavoué, obscur, non défini, mais appliqué en fait, trop souvent, à Rome même et dans les temps modernes : c'est lui, c'est « la raison d'Etat » qu'il faut reconnaître dans l'ordre donné par Constantin, de mettre à mort son fils Crispus ; dans la condamnation à mort, par le roi Frédéric-Guillaume Ier, de son fils qui, gracié, devait devenir le grand Frédéric ; dans la cruauté du tsar Pierre le Grand qui, en 1718, fait décapiter son fils; et Voltaire approuve, au nom de la raison d'Etat.

La tradition de ce droit primitif était d'autant plus vivace

1. V. Durvt, Hist. de France, t, I, p. 110 (d'après Grégoire de Tours).

chez les peuples germaniques qu'ils se trouvaient, par leurs mœurs, plus rapprochés de la période patriarcale de leur développement. La société mérovingienne en fournit des applications pour ainsi dire quotidiennes, en dépit de la loi chrétienne qui cherche à s'y opposer.

Le partage successoral des Etats, quelque palliatif qu'on put tenter pour en atténuer les désastreux effets, amènera le démembrement incessant de la Gaule franque qui, en vertu de ce principe barbare, ne parviendra jamais à restaurer, d'une manière stable et définitive, l'unité politique de la Gaule romaine. Au début de la période féodale, il finira par annexer à la Germanie les provinces de l'est de la Gaule, malgré leurs traditions, leurs aspirations et leurs tendances. Mais cet accouplement politique de deux mondes étrangers l'un à l'autre, — la France rhénane et l'Allemagne, — n'entraînera point la communauté des intérêts, l'identité des mœurs.

En fait et dans le sentiment universel, dès l'époque mérovingienne, ces deux mondes, séparés par le Rhin, demeurent hostiles. Sur la rive droite, la Barbarie, toujours menaçante, inorganisée, païenne, odinique, sans villes ni routes, comme au temps de Jules César, de Tacite ou de Julien ; sur la rive gauche, le long du bord même du fleuve, des villes nombreuses, avec tous les rouages de l'organisation romaine et chrétienne.

Les divisions administratives elles-mêmes, dans les royaumes francs, à cheval sur le Rhin, restent fondées sur cette distinc tion. Les Barbares respectent l'ordre de choses romain avec d'autant plus de scrupule qu'ils ont la prétention de continuer l'empire, d'en garder les institutions, les formes extérieures, et de s'adapter à la culture romaine. Et puis, tour à tour ils deviennent chrétiens ; or, l'Eglise avait en quelque sorte consacré les cadres de l'administration impériale, en se les appropriant. Pour constituer ses diocèses, elle avait pris la division par provinces subdivisées en civitates, qui était celle de l'administration civile. Au point de vue religieux, la capitale de la province s'appela métropole et eut un évêque métropolitain. La civitas fut, comme la province, à la fois une circonscription

civile et une circonscription ecclésiastique. Dans chaque civitas il y eut un comte nommé par le roi et un évêque.

Au temps de Grégoire de Tours, au vie siècle, la Gaule a onze provinces ecclésiastiques ou métropoles.

Celles des bords du Rhin qui seules nous intéressent, formaient la Première Belgique (Provincia Belgica prima) dont la métropole était Trêves. Les civitates qui en relevaient sont les suivantes :

La civitas Rauracorum ou Basiliensium. Augst avait été détruite par Attila ; Bàle qui la remplaça subit la domination des Burgondes, puis celle des Alamans de la rive droite du Rhin, jusqu'à ce que ces derniers fussent battus par Clovis, en 496. La cité de Bàle, à l'époque mérovingienne, comprenait tout le Sundgau, s'étendant ainsi dans la vallée alsacienne jusqu'à Colmar, comme jadis les Séquanes. Elle fut rattachée tantôt au royaume d'Austrasie, tantôt au royaume de Bourgogne.

La civitas Argentoratensium ou cité de Strasbourg, comprenait le Nordgau ou Basse-Alsace. Grégoire de Tours l'appelle d'abord urbs, quœ Strataburg vocant ; puis Argentoratensis urbs, quœ nunc Strateburgum vocant. Ce sont là les premières apparitions du nom, peut-être germanique, de Strasbourg K La numismatique s'accorde avec le témoignage de Grégoire, puisque parmi les monnaies d'or mérovingiennes frappées à Strasbourg, les unes portent la légende ARGENTORATO FIT et les autres, un peu plus récentes, STRADIBVRGI.

Si, comme on l'a vu, les Triboques n'ont pu fonder Argentoratum, il est possible que, plus tard, ils aient été pour quelque chose dans le développement de Strateburgum qui s'était établi au pied du castellum gallo-romain. D'habitude, en effet, il se formait autour des camps romains des agglomérations de populations vagues, aubergistes, petits marchands ou artisans de bas métiers, vivant du soldat, installés dans des cabanes et que, pour cette raison, on appelait du terme générique de vicus Canabensis. Aujourd'hui, les soldats donnent à ces espèces de

1. Aug. Longnon, Géogr. de la Gaule au VI" siècle, p. 380. M. Ch. Pfister fait de Strateburgum un nom purement latin (strala, chemin, et burgus, castel). Pfister, la Limite de la langue française, pp. 27-28.

camps-volants auxquels l'autorité vigilante assigne une place déterminée, le nom pittoresque et significatif de « Coquinville ». Ces établissements suivent les armées et se déplacent avec elles; mais lorsqu'il s'agissait d'un castellum, le vicus Canabensis s'installait naturellement à demeure et finissait par constituer un bourg ou même une ville véritable, annexe de la forteresse. C'est ainsi que se fonda, à côté d'Argentoratum, Strateburgum, sans doute avec un élément de population triboque mêlé à d'anciens soldats.

La civitas Mettensium, chef-lieu Metz, l'antique capitale des Médiomatrices, devenue celle du royaume des Francs Austrasiens, Francs de l'Austrie ou Francs de l'Est de la Gaule.

La civitas Leucorum, chef-lieu Toul (Tullum).

La civitas Verodunensium, chef-lieu Verdun (Virodunum) .

La civitas Treverorum, chef-lieu Trêves, qui s'étendait jusqu'à Coblence sur le Rhin. La ville s'était un peu relevée de ses ruines ; bénéficiant du souvenir de son ancienne splendeur, elle levint la métropole de la Première Belgique, après que Mayence eut été détruite par les Vandales, en 407.

La civitas Nemetum, chef-lieu Spire (Spira), l'ancien Noviomagus gaulois.

La civitas Vangionum, chef-lieu Worms (Warmatia), l'ancien Borbitomagus gaulois.

La civitas Moguntiacensium , chef-lieu Mayence (Moguntiacum). En 407, ravagée par les Vandales, Mayence perdit le titre de métropole de la Première Germanie, et elle passa sous la juridiction de l'évêque de Trêves. Ce fut seulement beaucoup plus tard, en 748, que Mayence étant relevée de ses ruines, le pape Zacharie la constitua en siège archiépiscopal ; les cités de Tongres, Cologne, Worms, Spire et Utrecht, en dépendirent, ainsi que toutes les nations de Germanie, pays barbare de mission et d'évangélisation '.

La civitas Agrippinensium ; chef-lieu Cologne, qui fut, au vie siècle, la capitale d'un royaume franc.

ha.civitas Tungrorum ;\esé\è(\nes de Tongres quittèrent cette

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