‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 81 sur 250 · A. Sorel, l'Europe et la Révolution, t. I, p · texte numérisé non relu

A. Sorel, l'Europe et la Révolution, t. I, p

lui-même fidèle et de s'efforcer d'atteindre à sa réalisation ? C'est la gloire historique et intangible de la dynastie capétienne d'avoir, depuis le xie jusqu'au xvme siècle, poursuivi le même but, cette unité territoriale ; d'y avoir pensé toujours, d'y avoir travaillé sans relâche, quoique par des moyens d'action divers ; d'en avoir transmis le mot d'ordre, — le secret du Roi, — comme le flambeau des coureurs antiques dans l'arène ; d'y avoir réussi en abattant d'abord la féodalité, puis la noblesse apanagée ; d'avoir triomphé des partages de famille et des morcellements imposés par les héritages, en un temps où l'on se partageait les peuples et les provinces comme un bien familial. Au moment de la Révolution, cette œuvre grandiose n'était pas encore tout à fait achevée, malheureusement.

Aux jours sombres de notre histoire nationale, si admirable dans son unité, le Rhin put sembler perdu, mais le souvenir ne s'en effaça jamais et l'espoir de le reconquérir quelque jour, resta comme un instinct naturel au fond de l'âme française, identifiée avec la politique de nos rois. C'est qu'il n'appartient point aux combinaisons de la diplomatie ni à la force conquérante d'imposer des barrières éternelles au cours des fleuves et de changer la direction des vallées. La France est fermée du côté des Alpes, des Pyrénées et des Océans ; elle reste ouverte seulement du côté du Rhin ; elle regarde le Rhin ; ses rivières, ses montagnes de l'Est, la conduisent au Rhin. Dès qu'elle est dégagée des entraves de la domination étrangère et qu'elle redevient maîtresse de ses destinées, elle pense au Rhin ; elle veut s'en approcher et le reconquérir : c'est sa loi providentielle el sa tradition historique ; elle ne saurait la négliger ou la méconnaître sans déchoir.

coup d'oeil sur l'état politique et social des pays rhénans au xiiie siècle

Continuant la politique de son père, Louis VIII voulut renouer, pour en tirer parti, des relations d'amitié avec Frédéric IL En 1234, il lui envoie une ambassade ; puis, il va lui-même en Lorraine pour rencontrer le fils de l'Empereur, Henri VII, qui avait déjà le titre de roi des Romains, Frédéric se trouvant en Sicile. Henri VII arriva à Toul, le 18 novembre 1224; sans doute, il n'était qu'un enfant, mais il était accompagné de ses conseillers, les plus puissants personnages de l'Empire, l'archevêque de Cologne Engilbert, le duc de Bavière, l'archevêque de Mayence et le cardinal Conrad, légat du pape.

De Vaucouleurs, Louis VIII se rendit à Rigny-la-Salle où le roi des Romains vint également. On délibéra sur les bases d'une alliance ; mais l'archevêque de Cologne et le cardinal Conrad, un Allemand, s'opposèrent aux propositions de Louis VIII. Celui-ci quitta Rigny, déçu, furieux d'avoir été desservi par les conseillers du jeune Henri. Il se dédommagea en reprenant directement et en secret les négociations avec Frédéric IL L'Empereur, par un traité signé à Catane, s'engagea à repousser toute alliance avec l'Angleterre ; en suite de quoi, Louis VIII eut l'idée, pour rendre ce traité efficace, de corrompre l'archevêque de Cologne et de l'amener dans son parti : c'était une

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simple question d'argent. Mais l'archevêque fut assassiné par Frédéric d'Isembourg, le 7 novembre 12251.

Au xme siècle, sous l'action des grands papes dominateurs, Innocent III, Grégoire IX, Innocent IV, l'esprit public était tourné du côté des Croisades ; les princes devaient se croiser pour la délivrance de la Terre sainte. Saint Louis entrait, sous ce rapport, dans les vues du pape, tandis que l'empereur Frédéric II s'était fait excommunier parce qu'il différait son départ promis pour les Lieux saints. Ce fut alors que Grégoire IX, en 1241, offrit la couronne impériale au roi de France, soit pour lui-même, soit pour son frère Robert, comte d'x\rtois. C'était une manière, déjà tentée et qui le sera encore bien des fois plus tard, de résoudre la question rhénane et, en même temps, de rendre Louis IX assez fort pour chasser les Anglais de son royaume. Le roi de France eut pu, alors, sans arrière-pensée, se mettre à la tête d'une Croisade qui eût définitivement christianisé, — nous dirions aujourd'hui, colonisé — l'Orient. Mais le pape qui faisait cette séduisante proposition était centenaire. Saint Louis et son frère n'acceptèrent point; Grégoire mourut quelques semaines après.

Quant à Frédéric II, le reste de son règne fut rempli par ses luttes contre le pape Innocent IV, contre les villes italiennes révoltées, et contre le comte de Hollande Guillaume II, que le pape voulait mettre à sa place sur le trône impérial. Conrad IV qui succéda à Frédéric, en 1250, fut le dernier empereur de la maison des Hohenstaufen dont la race devait bientôt finir par le supplice de son fils, le jeune Conradin, à Naples, le 29 octobre 1268. Au milieu de la longue période de troubles qu'on appelle dans l'histoire le Grand Interrègne, Guillaume de Hollande fut couronné roi des Romains par l'archevêque de Cologne et reconnu par les princes rhénans, le duc de Gueldre, les comtes de Clèves et de Juliers, le duc de Limbourg et presque tous les seigneurs ecclésiastiques. Mais il mourut dès 1256.

Alors, ce fut dans l'Empire la confusion la plus complète. Louis IX occupé aux préparatifs de la Croisade, ne chercha

1. Gu. PKirr-DuTA.iLi.is, Étude sur la vie el le règne de Louis VIII, p. 264.

point à en profiter pour revendiquer les droits de la Couronne de France sur une contrée qui, dans sa détresse, n'eût pas mieux: demandé que de se jeter dans ses bras.

Après sa mort, il était trop tard. Philippe III le Hardi eut bien la velléité de poser sa candidature au trône impérial. Mais le 1er octobre 1273, à Francfort, Rodolphe de Habsbourg fut élu, grâce aux agissements de Louis le Sévère, comte Palatin, duc de Bavière, à qui s'en étaient remis les Electeurs, par lassitude et faute de pouvoir s'entendre. Le Palatin reçut pour récompense la main de la fille du nouvel Empereur.

La période de troubles sanglants qui prenait ainsi un terme, par l'élévation de l'obscure maison de Habsbourg, avait été mise à profit par les Princes souverains du pays rhénan. On les voit tous, à l'envi, laïques et ecclésiastiques, travailler à leur indépendance, usurpant de nouveaux privilèges, poussant l'audace jusqu'à l'affranchissement absolu des formules, pourtant déjà presque vaines, de la vassalité. En Alsace, par exemple, le petit comte de Ferrette, Ulric Ier, s'intitule «comte de Ferrette, par la grâce de Dieu » et proclame ainsi son indépendance souveraine. Seulement, plus tard, un autre comte de Ferrette, Ulric II, devait marier sa fille au duc d'Autriche Albert, landgrave de la Haute-Alsace, mariage qui fit passer, par héritage, le comté de Ferrette, où la langue était française, dans le domaine particulier de la maison d'Autriche.

Les villes d'Alsace se déclarent «villes libres» ; puis, elles se font confirmer, après l'élection de Rodolphe, les privilèges qu'elles avaient usurpés ; elles sont « villes libres impériales », c'est-à-dire que, désormais, elles relèvent directement de l'Empereur, ce qui, en fait, leur constitue une véritable autonomie. On compte ainsi dix villes libres en Alsace : Mulhouse, Munster, Colmar, Turkheim, Kaiserberg, Sehlestadt, Obernai, Rosheim, Haguenau, Wissembourg. Telle est la décapole alsacienne. Strasbourg n'y est pas comprise parce que, depuis des siècles déjà, elle était autonome et s'était fait un régime à part, grâce à l'ambition de ses évêques. Puis, en 1273, par l'intervention de Rodolphe de Habsbourg, elle s'affranchit du pouvoir épiscoptil lui-même. Quant aux vastes domaines d'Alsace qui apparte-

liaient en propre à la famille des Habsbourg, ils Furent administrés par des avoués provinciaux appelés landvogts, sous la haute autorité du représentant de l'Empereur, le landgrave d'Alsace.

Quel scandale, à peu près permanent, que l'histoire des trois Electorats ecclésiastiques ! de ces puissants archevêques qui sont, pour la plupart, bien plus occupés de leurs prérogatives féodales, de leurs armées et de leurs revenus que de leurs devoirs religieux ! D'aucuns, comme Gérard, archevêque de Mayence en 1251, digne successeur du lointain Gewilieb, sont i'ornicateurs et simoniaques, font la guerre en chefs de bandes, se rient des réprimandes du pape et des conciles et même de l'excommunication. Engilbert II de Valkenburg, archevêque de Cologne, soulève par ses exactions sa ville archiépiscopale dont, en 1263, il est obligé de faire le siège. On prête d'invraisemblables cruautés à son successeur, Sigefrid de Westerburg, à l'égard de son ennemi, le comte de Berg, devenu son prisonnier en 1295. Des chroniqueurs disent qu'il le fit enfermer dans une cage de fer, pour l'exposer au soleil, pendant l'été, nu et frotté de miel, afin de le faire dévorer par les guêpes et les fourmis. Le niveau moral de tels prélats, sortis de la féodalité allemande, n'était évidemment pas le même que celui du roi de France, saint Louis, leur contemporain. Au xnc siècle, à Trêves, montèrent successivement sur le trône archiépiscopal, trois prélats de langue française : Adalbéron de Montreuil, qui ne savait pas l'allemand (gallica lingua nalus, in teutonica non erat expeditus), Hillin de Falmagne et Arnoul de Walencourt. Tout en ayant les mœurs féodales de leur temps, ces évêques furent des hommes de paix et laissèrent une mémoire vénérée. Ils forment contraste au milieu d'une kyrielle de prélats dont les forfaitures sont pourtant encore dépassées par celles des seigneurs laïques. Retenons surtout ce fait, vérifié une fois de plus, que la dualité des langues, dans l'Electorat de Trêves, n'était point une cause de séparation politique et ne mettait nullement en état d'hostilité des populations voisines et de même race.

Il en était de même dans les Etats du duc de Lorraine. Le

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duc Mathieu II, qui fut mêlé à la plupart des grands événements du milieu du xnr3 siècle, ordonna, le premier, que les actes publiés dans ses chancelleries fussent désormais rédigés, non plus en latin, mais en français dans le «romain pays» et en allemand dans ses terres de langue allemande. Vers la même époque, dans les duchés de Luxembourg, de Hainaut et de Brabant et la principauté de Liège, s'introduisit la même réforme notariale, sans qu'on lui attribuât la moindre portée politique. Mais cette réforme a pu donner, suivant l'arbitraire des notaires, une forme française ou une forme allemande, aux noms de localités ou de lieux-dits qui, jusque-là, avaient une termilogie latine.

La région, plus germanisée, qu'on appelle dans l'histoire le Palatinat rhénan, a subi au cours de la période médiévale de singulières vicissitudes politiques et géographiques. En 1155, on voit Frédéric Barberousse conférer à son frère Conrad, le titre de comte palatin, parce que ce prince avait des domaines immenses dans cette portion du pays rhénan, sur les deux rives du fleuve. Conrad avait son palais sur la colline de Jettenbùhel, qui domine Heidelberg. A la mort de son fils Henri le Jeune, en 1214, le Palatinat rhénan fut donné par Frédéric II à Louis de Bavière, de la maison de Wittelsbach. Avec son fils Louis II le Sévère, Fauteur de l'élection de Rodophe de Habsbourg, les comtes Palatins du Rhin devinrent Electeurs de l'Empire. Le Palatinat fut, dans la suite des temps, morcelé en petites principautés, au hasard des héritages, ou suivant le caprice et les intérêts des familles féodales. On s'y perd dans ce fouillis de territoires enchevêtrés, aux limites souvent bouleversées, appartenant à des principicules qui se font une guerre constante de chicanes, quand ce n'est pas avec des bandes de brigands, méprisant la suzeraineté nominale de l'Empereur. Comme on disait dans une formule dont la solennité confine à l'ironie : « Tous les membres de l'Empire ont la plénitude du pouvoir, l'Empereur seul a la plénitude de la Majesté. »

Le mouvement social qui se développe sur les « terres d'Empire » jusqu'à l'époque moderne, est tout l'opposé de celui qui, en France, a achevé son évolution dès le milieu du xme siècle.

Ici, le pouvoir royal absorbe toutes les seigneuries, s'impose à elles, supprime tous 13S privilèges souverains des barons, achève jour par jour le magnifique édifice de la Monarchie et de l'unité française. Là, c'est au contraire le morcellement féodal qui s'accentue tous les jours davantage, les privilèges souverains des seigneurs qui se fortifient, les frontières qui se creusent plus profondes entre les petits Etats rhénans, pour lesquels l'Empire dont ils font partie n'est plus qu'une espèce d'abstraction juridique.

Cet état des choses engendre, pour ce malheureux pays rhénan — l'ancienne France rhénane, — une véritable anarchie. C'est, à l'état permanent, un chassé-croisé inextricable de guerres privées, de surprises à main armée, de complots, d'assassinats, de brigandages organisés, qui rappellent les Alamans ou les Saxons quand ils faisaient irruption dans l'Empire romain. Sans qu'une idée commune, même inspirée par l'intérêt, domine l'esprit de ces forbans affamés, sans qu'ils aient même le soupçon du bien public, du sentiment national, on les voit sans scrupule faire appel, pour soutenir leurs droits prétendus, tantôt au roi de France, et se faire donner une pension, tantôt à l'Empereur, quitte à changer de camp, le lendemain, si leur appétit féroce y trouve satisfaction. Cette féodalité allemande, monstrueuse, trafique des pays et des peuples comme d'une vile marchandise ; on vend, on échange, on prend par la force un canton, un comté, un duché, une principauté. Un assassinat rend maître d'une province qui est reprise ou partagée par d'autres, sans que jamais des considérations de convenances sociales ou d'intérêts des populations soient envisagées.

Dans le pays d'entre Meuse et Rhin, le sentiment national d'autrefois s'est évanoui, ou plutôt il s'est réfugié dans l'instinct populaire ; étouffé sous le régime féodal, il couve comme le feu sous la cendre au fond de l'âme lotharingienne germanisée. L'habitat, la seule tyrannie supportable puisqu'elle vient de la nature, l'y maintient ; il est, là comme partout, la sauvegarde de la solidarité morale des populations qui vivent de la même vie, se rattachent aux mêmes traditions ancestrales, communient dans les mêmes espérances.

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