PHILIPPE LE BEL ET SES FILS
Chez les Gaulois, jusqu'à la conquête romaine, le sentiment de l'unité de la race et de la Patrie gauloise était entretenu surtout par les Druides : c'est sur leur enseignement traditionnel que se greffèrent les ambitions des chefs militaires dont Jules César eut à briser la résistance. Au moyen âge, les rois de France qui formèrent le dessein de ramener sous leur sceptre toutes les populations de l'ancienne Gaule, eurent pour conseillers et pour auxiliaires zélés, une classe d'hommes qui, eux aussi, travaillèrent dans l'ombre avec une persévérance de caste et furent non moins dévoués à l'entreprise monarchique que ne l'avaient été les Druides : ce sont les légistes, conseillers des rois. Ils sont de tous les temps, mais on les voit à l'œuvre surtout à partir de Philippe le Bel.
L'opinion publique — pour employer une expression d'aujourd'hui, — est avec eux, dans cette œuvre d'absorption et de concentration de nos provinces, comme elle avait été, jadis, avec les Druides. Après Bouvines qui vit la nation armée, les populations de toutes les régions de la France, c'est-à-dire de l'ancienne Gaule, se sentent plus que jamais attirées les unes vers les autres, à mesure que le pouvoir royal grandit et développe son action protectrice. Les Chansons de Geste leur rap-
pelaient sans cesse qu'elles avaient été réunies et groupées sous le sceptre glorieux de Charlemagne, de même que les chants des bardes avaient célébré l'antique unité gauloise. Ces poèmes étaient l'âme et le souffle de la Monarchie française ; celle-ci tend spontanément à s'agréger toutes les populations qui regardent l'épopée carolingienne comme leur patrimoine historique et moral. Les chants homériques, eux aussi, firent la patrie hellénique.
Gomme ses prédécesseurs, mais avec des moyens d'action plus étendus, mieux assemblés et concordants, Philippe le Bel songe aux frontières naturelles de la France, et dans la poursuite de ce grand dessein, il est secondé, à la fois, par le sentiment populaire et par les légistes. Les contemporains, a remarqué Renan, présentent Philippe le Bel comme étant, sans relâche, « poursuivi par le souvenir de Charlemagne dont il se prétendait le descendant, toujours attentif à étendre l'influence de la France en Allemagne, à gagner les villes et à pensionner les princes des bords du Rhin1. »
Parmi les hommes de loi dont il prend les conseils et qui le guident, lui fournissent des arguments, préparent les traités, discutent, rédigent les mémoires justificatifs, comme dans les querelles de Philippe avec Boniface VIII, figure, au premier rang, le normand Pierre du Bois.
Ce personnage était, vers l'an 1300, «avocat des causes royales ecclésiastiques au bailliage de Coutances et procureur de l'Université en la même ville ». Tandis qu'il étudiait le droit romain à Paris, il était entré, vraisemblablement, en relation avec les bureaux de la chancellerie royale ; il avait l'esprit procédurier, connaissait les secrets de la politiqne du Roi et combinait des arguments juridiques pour la favoriser et la justifier. Cet homme de loi avait, en outre, comme le populaire de son temps, la mémoire et l'imagination farcies des récits poétiques des trouvères, des chansons des jongleurs, de la Geste de Charles, d'Olivier et de Roland, qui donne au royaume des
1. E. Renan, Pierre du Bois dans l'IIistoire littéraire de la France, t. XXVI, p. 48ô; cf. Boctahic, dans la Revue des Deux Mondes, 15 avril 1864 ; Albert Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. I, p. 248.
Francs, à la « douce France », une si vaste étendue, une auréole de gloire irradiante sur le monde. Il croit ferme à la réalité de la Geste carolingienne, il ne doute point de sa valeur historique absolue. De Goutances, il adresse au Roi un Traité de l'abrègement des guerres et des procès, où ce « pacifiste » convaincu, développe l'idée que pour rétablir la paix dans le monde, le roi doit s'inspirer de l'exemple de Charlemagne, le « modèle des rois ».
«Armé de la légende et du Digeste, dit Albert Sorel, Pierre du Bois poursuit la réédification de l'empire de Charlemagne par le roi Philippe le Bel. Il veut, pour le royaume de France, la ligne du Rhin. Il veut chasser les princes allemands au delà du grand fleuve. Philippe doit rendre la couronne impériale héréditaire en sa personne. Les Electeurs de l'Empire recevront, en échange de la dignité qu'ils perdront, des territoires et de l'argent, que l'on prendra dans le domaine des Eglises d'Allemagne. » l II prône le système des sécularisations qui rappelle la main -mise des hommes de guerre sur les biens des églises. Ainsi, l'astucieux conseiller-légiste de Philippe le Bel ne recule devant aucun moyen pour rendre le Rhin à la France. Allant droit au but, il propose un plan suivant lequel le Roi « placera un de ses frères sur le trône d'Allemagne et gardera pour lui toutes les terres en deçà du Rhin ~ » .
Pierre du Bois était admirablement informé de l'état d'anarchie dans lequel le grand Interrègne avait jeté l'Allemagne, et de la rupture ou de la faiblesse extrême du lien féodal qui rattachait les provinces rhénanes à FEmpire. Il n'était pas difficile à son érudition juridique et historique de trouver des arguments pour justifier la revendication de ces pays par la FYance. Et puis, toutes ces principautés, Franche-Comté, Alsace, Lorraine, Luxembourg, Liège, Électorats ecclésiastiques, Glèves, Juliers, Brobant, Hainaut, Gueldre, Hollande et autres, avaient constamment, entre elles, des querelles et des guerres dont le roi de France se mêlait, pour en profiter. Il
1. Albert Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. I, p. 249.
2. Pierre du Bot?, De recuperatione Terra: Sanctw, dans l'Hist. littéraire delà France, t. XXVI, pp. 492, 503, 528, etc.
entretenait des agents secrets dans ces pays, payait des pensions annuelles à ces petits souverains pour les enchaîner.
L'attitude politique de ceux-ci est misérable. Menacés par un voisin, ils s'empressent, suivant les cas, ou bien d'implorer l'appui du roi de France, ou bien de s'abriter derrière l'autorité de l'Empereur, leur suzerain J. Du jour au lendemain, ils changent de protecteur, donnant leurs filles en mariage comme gage des alliances qu'ils sollicitent, tout en se réservant de les trahir. Ils ne valent pas mieux que les anciens Germains.
A l'avènement de Philippe le Bel, en 1285, la France protégeait ainsi le comte de Bourgogne (Franche-Comté), Otton IV. Celui-ci, du moins, était acquis à la cause française plus sincèrement que d'autres ; ses sujets parlaient français ; les Allemands les appellent eux-mêmes, « les Français ». A la mort de Rodolphe de Habsbourg, en 1291, « Otton promit la main de sa fille Jeanne à Philippe le Bel, pour l'un des fils du Roi, s'engageant à faire en sorte que le lien féodal entre la Franche- Comté et l'Empire fût rompu2 ». Dans les mêmes conjonctures, la ville de Valenciennes affirma, spontanément, pour échapper au comte de Hainaut, qu'elle « appartenait au roi de France » ; le comte de Hainaut, lui-même, offrit sa soumission.
Le nouvel empereur, Adolphe de Nassau, ému de ces manifestations multipliées, adressa, en août 1294, sur un ton de menaces, un mémoire au roi de France, pour lui déclarer qu'il ne tolérerait pas plus longtemps ses empiétements ; il le somme de restituer les territoires qu'il a usurpés. « Quand le Roi eut reçu ces lettres, disent les Chroniques de Saint-Denis, il manda son Conseil. Puis, les chevaliers du roi d'Allemagne portèrent sa réponse à leur seigneur. Celui-ci en brisa le sceau, qui était très grand, mais il ne trouva dans la réponse que ces deux mots : Nimis germanicum, «trop allemand». Cette réponse avait été donnée par Robert d'Artois et le grand Conseil du Roi. »
Les historiens modernes hésitent à admettre que cette histoire soit véridique. La principale raison c'est que, dès le xne siècle,
1. Ch. La*glois, dans La visse, Hist. de France, t. III, 2e partie p. 312.