LA GUERRE DE CENT ANS. — LE DUC LOUIS D ORLEANS
Après les Croisades, ce fut la guerre de Cent ans qui, à son tour, vint entraver l'expansion naturelle de la Monarchie française dans la région meusienne et rhénane. L'historien rencontre ainsi, dans les annales des peuples, des diversions inattendues, des périls occasionnels qui les détournent momentanément de leur voie traditionnelle et qu'il faut conjurer sur-lechamp ; la crise passée, leur destinée, mystérieuse comme celle des individus, reprend son évolution normale, comparable en cela à un fleuve qu'un accident passager aurait détourné de son lit.
Durant tout le moyen âge, le principe féodal des apanages princiers, démembrant à chaque génération l'œuvre de la royauté, vient perpétuellement, pour ainsi dire à la traverse de l'instinct national et de l'ambition des rois, qui tendent à l'unité et à la centralisation. Mais en constituant des apanages pour leurs fils, nos rois n'ont jamais abdiqué leur droit de suzeraineté sur les terres et les princes apanages. Il était de l'essence
même de la Féodalité que les domaines ainsi concédés fissent toujours partie de la Monarchie ; ils ne pouvaient, autrement que par félonie, devenir indépendants ou mouvoir d'une suzeraineté étrangère. C'est pourquoi les rois de France affirmèrent toujours qu'il était de leur droit strict de revendiquer et de reprendre, même par la force, les provinces qui avaient été du domaine de la Couronne, fût-ce dans le plus lointain passé. Ce sont, pour ainsi parler, des affaires dont les légistes et les chancelleries gardent les dossiers poudreux dans les bureaux et qu'ils reprendront sans relâche, dès que l'occasion leur paraîtra propice. Les droits, les arguments à faire valoir sont enregistrés ; il n'y a point, il ne saurait y avoir aliénation absolue, ni prescription ni transmission successorale qui put être considérée comme trop éloignée dans le temps ou dans l'espace. Toute terre qui a fait partie, à l'origine, de la Monarchie, doit lui faire retour : tous les moyens pour arriver à ce but sont légitimes.
Tel est le droit monarchique. Mais en fait, les princes apanages travaillent à leur indépendance particulière ; ils ne remplissent leurs obligations de vassalité qu'autant qu'ils ne peuvent y échapper, ou ils les rendent illusoires ; ils s'en dispensent dès qu'ils sont assez forts et qu'ils estiment que le Roi ne pourra les y contraindre.
La guerre de Cent ans, l'ébranlement le plus formidable que la France ait éprouvé avant la guerre actuelle, est l'épisode le plus mouvementé de la lutte de ces deux tendances contraires. Durant la première phase de la lutte, Philippe de Valois put se croire sur le point de réaliser, dans le Nord et l'Est, le plan formé par Philippe le Bel et ses conseillers. Il héritait d'une situation prépondérante dans les Flandres ; nul historien ne saurait douter que, sans la guerre anglaise, il eût tourné ses projets de revendications du côté de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin. Il s'appuyait, en effet, sur l'alliance du prince-évêque de Liège, de l'archevêque de Cologne, du duc de Juliers, Guillaume IV, qui se fit promettre une pension de 600 livres; du duc de Gueldre ; du comte de Hollande, Guillaume le Bon qui, en août 1328, combattit pour lui à Cassel, en même temps que le duc de Lorraine, Ferry le Lutteur, qui y fut tué. Philippe pou-
vait compter aussi sur la maison de Luxembourg, toujours en étroite union avec la France. Elle avait alors à sa tête le chevaleresque Jean l'Aveugle.
Au mois de juin 1332, Philippe, tenant sa cour à Royallieu, près Compiègne, y reçut la plupart de ces princes, escortés de « dix-huit cents chevaliers bannerets et autres, des parties d'Allemagne », qui vinrent «grande joie démenant», le choisir comme arbitre de leurs querelles '.
Malheureusement, le roi d'Angleterre, Edouard III, qui se prétendait, par sa mère, des droits au trône de France, se fit aussi, avec son argent, des alliés dans les Pays-Bas ; il avait épousé une fille du comte de Hainaut ; il était le beau-frère de l'empereur Louis de Bavière et du duc de Gueldre. Il eut dans son alliance le duc de Brabant, l'archevêque de Mayence, le marquis de Brandebourg, et quelques autres seigneurs qui quittèrent Philippe de Valois pour aller au plus offrant, et finalement, les Flamands poussés contre leur comte par Jacques Artevelde. La guerre était devenue inévitable : dans son défi, Edouard qualifie Philippe de Valois de « soi-disant roi de France ». Mais dès que la crise anglaise aura pris fin, la lutte pour ressaisir la Lotharingie, portion de l'ancien regnum Francorum fondé par Clovis, recommencera. La tradition ne s'en perdra jamais ; en dehors des hommes de loi, les poètes sont là qui agissent sur le populaire et entretiennent la flamme patriotique avec la légende de Charlemagne et de ses preux. L'un d'eux, excitant Philippe de Valois contre les Anglais, lui adresse ces vers :
Fais leur tantost apercevoir Que Gascoingne est de toy tenue, Et ne fais seigneur droit clamer De tout ce qui est deçà mer ; Soit la mer borne et dessevranee De l'Engleterre et de la France...
Flandre aussi deçà soit vostre.
Ainsi, le poète préconise la reprise de la conquête de la Flandre, entamée déjà par Philippe le Bel.
1. A. Goville, dans Lavisse, Hisl. de France, t. IV, 1" partie, p. 9.
Le Rhin dans l'histoire. — II. 13
Après les premiers épisodes de la guerre qui eut la Flandre pour théâtre, et où Philippe de Valois eut plutôt l'avantage, c'est à l'extension de la France du côté de l'Est et du Nord que le roi songe toujours. En 1331, il accorde des lettres de protection aux habitants de Verdun ; en 1336, il s'impose comme arbitre entre la ville et le comte de Bar. Inquiet de ces manœuvres, l'empereur Louis de Bavière défend à l'évêque de Cambrai, « de laisser construire ou acheter des châteaux dans son diocèse par les Français et de leur en donner l'investiture » ; il institue même les comtes de Gueldre et de Juliers, vicaires de l'Empire dans le diocèse de Cambrai. Mais tout de suite, Philippe de Valois s'oppose à l'exécution de ces projets et les bourgeois de la ville appellent dans leurs murs une garnison française1. L'empereur finit par vendre à Philippe tousses droits sur le comté de Bourgogne et l'évêché de Cambrai.
Comme son prédécesseur, Jean le Bon délivre des pensions à maints féodaux et burgraves du Rhin, Ferri de Nassau et son fils ; Ourry de Dambelec ; le comte Humbert et son frère Burkard ; Ferri de Crusbach, etc. L'évêque de Tournai est délégué, en 1350, avec deux autres seigneurs, pour aller recevoir le serment de fidélité de l'archevêque de Cologne. Malheureusement, en même temps, le roi de France, pressé par l'Anglais, ne crut pas payer trop cher l'alliance de pure forme de l'empereur Charles IV, par l'abandon de ses droits de suzeraineté sur Verdun, le Cambrésis et le comté de Bourgogne2.
Après le désastre de Poitiers (1356), pendant la captivité de Jean le Bon, le dauphin Charles, lieutenant du Roi, se rend à Metz où il rencontre son oncle, l'empereur Charles IV; il espérait obtenir son alliance contre les Anglais. L'empereur se prête au renouvellement des anciens traités, mais c'est pure courtoisie. Charles IV mit deux ans pour faire mine de rassembler une armée ; il en écrivit aux magistrats de Metz et de Strasbourg, mais il ne passa pas la frontière : il avait trop de sujets de défiance vis-à-vis de la France, si elle venait à être victo-
1. Ai.rnED Leroux, Recherches sur les relations politiques de la France avec l'Allemagne, de 12<J2 à 1378, p. 248.