Alfred Leuolx, op. cit., pp. 252 et
rieuse de l'Angleterre. N'est-ce pas le moment où Pétrarque écrivait que les limites de la France sont marquées « par la rive gauche du Rhin ? » et Pétrarque n'était que l'écho de ce qui se répétait partout.
Parmi les fermes appuis et les solides alliances du dauphin Charles, entre la Meuse et le Rhin, il faut citer, au premier rang, les ducs de Lorraine qui restent sans défaillance les fidèles vassaux du roi de France, au milieu même de nos pires désastres. Le fils de Ferri IY, Raoul, avait été tué à Crécy, aux côtés de Philippe de Valois et de Jean l'Aveugle. Le fils de Raoul, Jean Ier, fit aussi en chevalier sans peur, son devoir féodal à Poitiers. Il fut fait prisonnier à Auray, en 1364, avec Du Guesclin. Jean Ier de Lorraine, devait plus tard, donner une preuve nouvelle de son attachement à la France, à la bataille de Rosbecque où Philippe Artevelde fut tué.
Favorisés par le déchaînement de la grande guerre, des partis de pillards allemands, sous des chefs tels que Frank Hennequin et Brocard de Fénétrange, se ruèrent sur les campagnes lorraines ; d'autres se répandirent dans toute la France. Après le traité de Brétigny et la rentrée du roi Jean, en 1360, il fallut s'occuper de « bouter hors du royaume » ces routiers et les grandes Compagnies. Arnaud de Cervole les conduisit sur terre d'Empire, sous couleur de les emmener en Hongrie faire la guerre aux Turcs. Metz, Strasbourg, Bâle leur fermèrent leurs portes, mais ils vivaient sur le pays et l'Alsace fut dévastée. L'empereur Charles IV refusa de leur laisser traverser le Rhin ; en 1365, ils rentrèrent en France.
L'Alsace en était délivrée depuis quelques années à peine, lorsqu'elle vit fondre sur elle comme sur une proie, en 1375, Enguerrand, sire de Coucy, petit-fils du duc Léopold d'Autriche et gendre d'Edouard III, roi d'Angleterre. Ce nouveau ravageur féodal prétendait faire valoir ses droits à l'héritage de son grand-père, sur le landgraviat de la Haute-Alsace. Ce ne fut qu'un ouragan passager, mais à cette époque, les orages étaient fréquents.
En tous temps, l'action des rois de France dans les pays rhénans fut enveloppée de mystère, faite de négociations sourdes,
de sommes d'argent données, d'agents secrets envoyés dans le pays. De tout ce travail latent, l'histoire n'entrevoit, de loin en loin, que des épisodes qui ne sont décousus qu'en apparence. C'est l'un de ces incidents que nous saisissons sous Charles V, lorsque en 1368, ce prince envoie à Aix-la-Chapelle et à Cologne deux agents secrets, nommés Arnoul et Hannequin-Lyon, dont la personnalité et le rôle ne peuvent être bien définis ; ils s'installent à demeure dans ces deux villes « pour certaines besoingnes grosses et secrètes l ».
Les conseillers du Roi, Arnaud deCorbie,le sire de Châtillon, l'évêque d'Auxerre voyagent aussi pour le roi en pays rhénan et dans les Pays-Bas. Vers le même temps, Charles V reçoit l'hommage, moyennant pension, du sire de Bouquehont (Bouquenon sur la Sarre ?) ; de Godefroy de la Tour, un Brabançon : de Thierry de Bàle ; de Pierre de Cederich, de Mauque de Louvain, de Clignet de Brabant et de bien d'autres seigneurs des mêmes parages. En 1371, l'évêque de Paris lui-même est député par le Roi, en Allemagne, « pour certaines besoingnes touchant le profit de nous et de nostre royaulme ».
Charles Y renouvelle les alliances de ses prédécesseurs avec l'archevêque de Cologne, les ducs ou comtes de Clèves, Gueldre, Juliers, Berg, la Marck, et d'autres. Pour les enchaîner à la cause française, il les dote de pensions; il les laisse tranquilles possesseurs de fiefs enclavés bien loin dans l'intérieur de la France, comme le comte de Juliers, par exemple, qui possède Lury et Vierzon, dans le Berry2. Toutes ces faveurs n'empêchèrent point le duc de Gueldre, en guerre avec le duc de Brabant, de retourner brusquement au parti d'Edouard III qui, lui aussi, faisait sonner ses écus. Vers 1378, le duc de Gueldre eut l'impertinence d'envoyer à Charles V des lettres de défi, où, empruntant le langage d'Edouard, il le qualifie de « soi-disant roi de France ». Ce rustre allemand était-il aussi arrogant quand il venait toucher sa pension? D'ailleurs, sous Charles VI,
1. Alfred Leroux, Recherches sur les relations politiques de la France..., p. 275.
2. Voir au sujet des fiefs français possédés par des seigneurs allemands: Alfred Leroux, Nouvelles Recherches critiques sur tes relations politiques de la France avec l'Allemagne (1892), p. 81 ; aussi p. 111.
ce même prince revint sans vergogne à l'alliance française, dès que les agents du Roi voulurent y mettre le prix1.
L'empereur aurait bien voulu faire comme le roi de France, entretenir sa clientèle de sa bourse, mais il était trop pauvre. En 1376, Charles IV, pour assurer sa succession à son fils Venceslas, promit à chacun des Electeurs, toujours à vendre, cent mille couronnes. Ils étaient sept, que la fameuse Bulle d'or du même empereur compare aux sept chandeliers de l'Apocalypse. L'empereur, tout chamarré d'or qu'il fût, n'était pas en état de payer pareille somme; il fut obligé d'aliéner, comme jadis les rois mérovingiens concessionnaires de bénéfices, toutes les terres qu'il possédait dans le pays rhénan ; il les abandonna au comte Palatin et aux trois Electeurs ecclésiastiques. On a dit de Charles IV « qu'il avait ruiné sa maison pour acquérir l'Empire, et ruiné l'Empire pour élever sa maison». Du moins, il y réussit, et Venceslas fut élu. Mais ce fut un triste empereur et les contemporains chargent sa mémoire de toutes sortes de turpitudes. Les seigneurs de Bohême furent obligés de l'enfermer « comme une bête féroce ». Venceslas s'échappa. La diète de Lahnstein le déposa, le 20 août 1400, et Robert, duc de Bavière, comte Palatin du Rhin, fut élu à sa place. Mais Venceslas n'était pas homme à accepter sa déposition sans sourciller. Il avait d'ardents partisans. En France, le duc Louis d'Orléans, frère du malheureux roi Charles VI, lia partie avec Venceslas.
Dès lors, on voit le duc d'Orléans, dévoré d'ambition, riche possesseur des immenses seigneuries de Valois et de Coucy, acheter, en 1401, l'alliance du duc de Gueldre pour 50.000 écus d'or et, en 1402, celle du marquis de Bade et du comte de Nassau. Il se fait donner la garde de Toul et profite des embarras de la maison de Luxembourg pour extorquer à Venceslas, moyennant finance, le gouvernement de cette principauté. Puis, accourent à lui tous les possesseurs de fiefs de la région : « tels, Jean de Schœnvorst, seigneur de Montjoie, Gérard du Boulai, le comte de Deux-Ponts et celui de Salm ; un peu plus tard, le comte de Linange et Richecourt, puis Rodolphe, comte de Sulz